<?xml version="1.0" encoding="utf-8"?><?xml-stylesheet title="XSL formatting" type="text/xsl" href="http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?feed/rss2/xslt" ?><rss version="2.0"
  xmlns:dc="http://purl.org/dc/elements/1.1/"
  xmlns:wfw="http://wellformedweb.org/CommentAPI/"
  xmlns:content="http://purl.org/rss/1.0/modules/content/"
  xmlns:atom="http://www.w3.org/2005/Atom">
<channel>
  <title>Blog Lire-ensemble</title>
  <link>http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?</link>
  <atom:link href="http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?feed/rss2" rel="self" type="application/rss+xml"/>
  <description></description>
  <language>fr</language>
  <pubDate>Sun, 19 May 2013 06:38:25 +0100</pubDate>
  <copyright></copyright>
  <docs>http://blogs.law.harvard.edu/tech/rss</docs>
  <generator>Dotclear</generator>
  
    
  <item>
    <title>Programme 2012 / 2013</title>
    <link>http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2012/06/29/Programme-2012-/-2013</link>
    <guid isPermaLink="false">urn:md5:2f46110eea6eba1c895e545f85422d49</guid>
    <pubDate>Fri, 29 Jun 2012 16:47:00 +0100</pubDate>
    <dc:creator>Claude Witterkerth</dc:creator>
        <category>2012 / 2013</category>
            
    <description>    &lt;p&gt;Villiers sur Orge: le 20 Juin 2012
Chers amis ,&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Voici la liste des ouvrages proposés pour l’année 2012 -2013&amp;nbsp;:&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Le 9 Octobre 2012
Henning Mankell		La Lionne blanche 	            Poche Points
Anna Gibson(traduction)

Le 20 Novembre
.Yukio Mishima		       Une soif d'amour		    Folio 1788 Gallimard

Le 4 Décembre
AmélieNothomb		Les Catilinaires		            Poche Lgf 1470

Le 8 Janvier 2013  	avec la galette des rois:
Fréderic Beigbeder		Un roman français	            Poche Lgf&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Le 12 Février
Emily Brontë		        Hurlevent			             Folio Poche Gallimard 4177

Le 26 Mars
Sir Arthur Conan Doyle	Le chien des Baskerville	    Poche librio
Lucien Maricourt(traduction)	Sherlok Holmes

Le 16 Avril&lt;/p&gt;

&lt;pre&gt;P D  James  		       La mort s'invite à Pemberley	Fayard&lt;/pre&gt;

&lt;p&gt;
Le 28 Mai
Juan Rulfo			      Pedro Paramo		           Poche Gallimard
Roger Lescot(traduction)

Le 11 Juin
Yasunari Kawabata		Pays de neige		           Poche Lgf&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;« Vivre sans lire, ce serait vivre. Mais comme un corps sans âme »
Danièle SALLENAVE, de l' Académie française&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Le comité de lecture&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Nos réunions- débats se déroulent à partir de 20h30, les mardis indiqués ci- dessus, à la salle Suzanne Simon, au centre de Villiers, en face de la boulangerie.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Blog internet: www.lire-ensemble.fr&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Association loi de 1901
Siège social: Hôtel de ville, 6 rue Jean Jaurès, 91700 VILLIERS SUR ORGE&lt;/p&gt;</description>
    
    
    
          <comments>http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2012/06/29/Programme-2012-/-2013#comment-form</comments>
      <wfw:comment>http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2012/06/29/Programme-2012-/-2013#comment-form</wfw:comment>
      <wfw:commentRss>http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?feed/atom/comments/54</wfw:commentRss>
      </item>
    
  <item>
    <title>Les RILLETTES de PROUST . 50 conseils pour devenir écrivain</title>
    <link>http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2012/03/02/Les-RILLETTES-de-PROUST-.-50-conseils-pour-devenir-%C3%A9crivain</link>
    <guid isPermaLink="false">urn:md5:1456750f86d30a85ace29c9361030f0b</guid>
    <pubDate>Fri, 02 Mar 2012 11:19:00 +0000</pubDate>
    <dc:creator>Claude Witterkerth</dc:creator>
        <category>Délires</category>
            
    <description>    &lt;p&gt;L'auteur
Thierry Maugenest,écrivain français né en 1964 à Aix-en-Provence,a voyagé autour du monde pendant près de 10 ans avant d'évoquer dans ses livres les villes et les pays dans lesquels il a vécu.
Lauréat de plusieurs prix littéraires,ses romans sont aujourd'hui traduits dans une dizaine de langues:
Venise.net(2003)
La poudre des rois(2004)
Manuscrit ms 408(2005)
Audimat Circus(2007)
&lt;strong&gt;Les rillettes de Proust&lt;/strong&gt;(2010)
Clair Obscur(2011),ouvrage collectif dont les droits sont reversés à l'ONG Pour un Sourire d'Enfant,ayant été sensibilisé au sort des enfants chiffonniers.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Le recueil qui nous a intéressé est publié chez Points,collection 'Le goût des mots'.
C'est autant un petit cours ludique sur la littérature qu'un(faux)manuel pour devenir 'grantécrivain'.
Panne d'inspiration,art de la description,choix des mots(et des noms propres!),usage de la ponctuation...
S'inspirant de textes célèbres,l'auteur s'amuse et détourne,confie les trucs et astuces des plus grands(quand il ne les invente pas),propose même,après ses exercices de style,des exercices pratiques.
Quid des rillettes.Elles remplacent sous la plume facétieuse de l'auteur la madeleine chère à Marcel Proust,et le résultat ne laisse pas d'amuser.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Claude Witterkerth&lt;/p&gt;</description>
    
    
    
          <comments>http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2012/03/02/Les-RILLETTES-de-PROUST-.-50-conseils-pour-devenir-%C3%A9crivain#comment-form</comments>
      <wfw:comment>http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2012/03/02/Les-RILLETTES-de-PROUST-.-50-conseils-pour-devenir-%C3%A9crivain#comment-form</wfw:comment>
      <wfw:commentRss>http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?feed/atom/comments/52</wfw:commentRss>
      </item>
    
  <item>
    <title>LE LIVRE D'UN HOMME SEUL</title>
    <link>http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2012/01/17/LE-LIVRE-D-UN-HOMME-SEUL-de-GAO-XINGIIAN</link>
    <guid isPermaLink="false">urn:md5:c0cd64717c15d7b421ea99326a3fc4a7</guid>
    <pubDate>Tue, 17 Jan 2012 17:26:00 +0000</pubDate>
    <dc:creator>Claude Witterkerth</dc:creator>
        <category>Délires</category>
            
    <description>    &lt;p&gt;GAO  XINGJIAN&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;LE  LIVRE D'UN HOMME SEUL&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Lorsque Madame Osmont a accepté de venir nous parler de La Révolution Culturelle et de ce qu'elle a vécu, j'ai cherché un livre pour servir de point de départ à notre séance. Mon choix s'est porté sur &quot;  le livre d'un homme seul&quot; de  Gao Xingjian.&lt;/p&gt;

&lt;pre&gt;&lt;/pre&gt;

&lt;p&gt;Les raisons de mon choix?
-  Gao a reçu le Prix Nobel en 2000
-  Son roman La montagne de l'âme a eu un grand succès à juste raison à mon avis.
-  Le livre d'un homme seul,est en partie une autobiographie
-  Un peu plus âgé que notre amie, il a suivi la même formation qu'elle à l' Institut des langues étrangères de Pékin.
- J'ai lu d'autres ouvrages sur le même thème qui ne m'ont pas convaincue davantage et qui étaient souvent plus longs.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;L'AUTEUR&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Né en 1940, son père était  banquier ( cf. roman) et,sa mère actrice amateur. Il reçoit sa formation de base dans les écoles de la République populaire et obtient un diplôme de français en 1962, à l'Institut des langues étrangères de Pékin. Il traduit en mandarin des auteurs tels que Ionesco, Prévert et Michaux.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Lors de la Révolution culturelle,  cette reprise en main du pouvoir par Mao  en 1965, Gao  est envoyé durant six ans en camp se rééducation à la campagne et se voit forcé de brûler une valise dans laquelle il avait dissimulé plusieurs manuscrits. Il n'est autorisé à partir à l'étranger qu'après la mort de Mao, en 1976 et se rend en France et en Italie. Entre 1980 et 1987 , rentré en Chine,il publie des nouvelles, des essais et des pièces de théâtre mais son avant-gardisme et sa liberté de pensée lui attirent les foudres du Parti communiste chinois et le confrontent à la censure. Pour éviter les représailles, il entreprend un périple de plus d'un an dans la province du Sichuan et descend le cours du Yang Tsé Kiang jusqu'à la mer. Il est contraint à l'exil en 1987, obtient l'asile politique en France et quitte le Parti en 1989 après la répression des étudiants sur la place Tian'anmen. En 1997 il obtient la nationalité française et le prix Nobel en 2000.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Parmi ses oeuvres, nous trouvons des pièces de théâtre ( souvent écrites en français), un opéra, des essais, de la poésie , des romans (écrits en chinois) et des nouvelles&amp;nbsp;:&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;La Montagne de l'âme, en 1990, traduit en français en 1995
Une canne de pêche pour mon  grand-père (nouvelles) 1995
Le livre d'un homme seul  1999, traduction 2000.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Gao Xingjian est également un plasticien, quelques-unes de ses oeuvres sont reproduites en couverture sur certains de ses livres.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;LE LIVRE D'UN HOMME SEUL&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Un écrivain et plasticien exilé, rentre en Chine avec une amie juive allemande, interprète, qui veut qu'il lui parle de son passé. Ce n'est pas lui qui raconte.
Un narrateur  évoque sa vie en s'adressant au protagoniste &quot; tu &quot; dans certains chapitres, où on parle de lui, &quot;il &quot; dans d'autres. Vers le milieu du roman (chapitre 18 ) &quot; tu &quot; et  &quot; il &quot; se confrontent et, chapitre 26 nous lisons &quot;voilà donc ton appréciation à son sujet&quot; p. 277&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;La langue se lit facilement, quelques transcriptions du chinois expliquées p.e &quot;dazibao &quot;,
&quot; hukou &quot;, autorisation de vivre en ville, &quot;laogai &quot;rééducation par le travail. &quot;zhiqings&quot; jeunesse urbaine...&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;BREF RAPPEL DE LA REVOLUTION CULTURELLE ( 1965-1969 )&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;En 1965  Mao, éloigné du pouvoir à la suite des échecs de sa politique, a gardé la direction du PPC. Cela lui permet de reprendre le pouvoir et de lancer la Révolution culturelle en s'appuyant sur la jeunesse, &quot;les gardes rouges&quot;, et en attaquant les élites moyennes alors en poste. Une période de chaos s'ensuit avant que la situation ne soit peu à peu reprise en main par Zhou Enlai. A la suite de ces débordements, les opposants  sont envoyés dans les campagnes pour être &quot;rééduqués&quot;.
1969 est la fin, pour les historiens occidentaux, de la Révolution culturelle. Pour l'historiographie chinoise, c'est le décès de Mao en 1976, qui signe la fin de ce mouvement.
Deng Xiaoping , chef des réformistes, parvient à se hisser au pouvoir. Il fait arrêter pour être jugés la veuve de Mao, Jiang Qing et ses partisans au sein du PC (la bande des quatre ).
On assiste à la réhabilitation d'une grande partie des victimes de la Révolution culturelle.&lt;/p&gt;

&lt;pre&gt;&lt;/pre&gt;

&lt;p&gt;Que trouvons-nous de tout cela dans le roman?&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;La suprématie de Mao et le culte de la personnalité.
Les foules chantaient
p. 72 &quot;La navigation en haute mer dépend du timonier.
&quot;L'orient est rouge, le soleil se lève, en Chine est apparu Mao Zedong&quot;
La chasse des classes moyennes (famille du héros ) La maison a disparu, la famille est dispersée, le père banquier perd son travail et plus tard a des ennuis pour une vieille histoire de possession d'arme, la mère meurt  alors qu'elle a répondu à l'appel du Parti et est allée dans une ferme pour y être rééduquée, le fils devient un élève obéissant de l'école de la République.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Promiscuité dans les logements favorable à la délation .
Il doit garder la porte ouverte quand il reçoit une femme. Celle-ci doit partir en se cachant ...
Ces logements sont attribués par le Parti qui régente tout et s'il en veut un plus grand, il faudra qu'il se marie alors que son divorce tarde à être prononcé.
Après la séance d'accusation de son camarade de chambre, il brûle tous ses manuscrits car personne n'est à l'abri des perquisitions.
Mais les dénonciations sont parfois le fait des membres de la famille, par conviction, par crainte ou par vengeance. (L'enfant prêt à dénoncer sa mère et sa grand-mère qui brûlent des titres de propriété même perdues. La femme qui dénonce son mari parti avec un autre femme...)&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Les gardes rouges
Qu'il nous suffise de citer une phrase pour montrer quelle est l'opinion qu'il a de ces jeunes embrigadés et brandissant  Le Petit Livre Rouge, la parole de Mao. p.33 &quot;Ah! quelle belle époque que ces années de révolution, des filles révolutionnaires à en devenir folles, révolutionnaires au point de semer la terreur&quot;
En outre dans les rues il les décrit souvent interrogeant , maltraitant, condamnant et même tuant de vieilles personnes.
Mais il y a des jeunes qui comme lui et certaines des jeunes filles qu'il rencontre subissent cet état de choses plus qu'ils n'y adhèrent: pour survivre il faut agir ainsi et il se joint aux étudiants qui se rebellent  créant un chaos indescriptible, les factions se forment et se détruisent.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Rééducation à la campagne:
Envoyé à la campagne il retrouve ce même chaos dont il arrive à s'extraire en devenant instituteur et plus tard inspecteur le long du Yang Tsé Kiang. Les paysages qu'il nous décrit témoignent de son attachement à son pays.
Ne s'intégrant pas aux valeurs prônées par les autorités en place, il est cet homme seul qui n'a gardé aucune des femmes  rencontrées et certaines aimées sincèrement.
page 257 &quot;Tu as écrit ce livre pour toi, un livre sur la fuite, le livre d'un homme seul&quot;.&lt;/p&gt;

&lt;pre&gt;&lt;/pre&gt;

&lt;p&gt;Après cette rapide présentation de l'auteur et de l'œuvre, Madame Osmont  nous a commenté certaines affirmations de Gao Xingjian, elle a évoqué ses souvenirs  de jeune “garde rouge” forcée parfois d'accentuer son adhésion au Président Mao pour faire oublier ses parents condamnés à la rééducation. Cela lui fermait par la suite beaucoup de portes, par exemple  des postes de traductrice à l'ONU quand la Chine y a été admise et que nombre de ses camarades de promotion sont partis pour les USA.
Avec émotion, elle a évoqué le décès se son père à la suite des mauvais traitements, ainsi que sa récente réhabilitation.
La Chine actuelle lui paraît a la fois fleurissante quant à son économie mais aussi fragile de par les inégalités qui persistent...&lt;/p&gt;

&lt;pre&gt;&lt;/pre&gt;

&lt;p&gt;Notre connaissance de la Chine s'est enrichie de façon claire et agréable.&lt;/p&gt;

&lt;pre&gt;
                                       Juanita  ALAPONT&lt;/pre&gt;</description>
    
    
    
          <comments>http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2012/01/17/LE-LIVRE-D-UN-HOMME-SEUL-de-GAO-XINGIIAN#comment-form</comments>
      <wfw:comment>http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2012/01/17/LE-LIVRE-D-UN-HOMME-SEUL-de-GAO-XINGIIAN#comment-form</wfw:comment>
      <wfw:commentRss>http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?feed/atom/comments/51</wfw:commentRss>
      </item>
    
  <item>
    <title>Programme 2011/2012</title>
    <link>http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/06/21/2011/-2012</link>
    <guid isPermaLink="false">urn:md5:e9bf2fde98dc5cb77c4ec09bea2f374f</guid>
    <pubDate>Tue, 21 Jun 2011 09:59:00 +0100</pubDate>
    <dc:creator>Claude Witterkerth</dc:creator>
        <category>2011 / 2012</category>
            
    <description>    &lt;p&gt;&lt;ins&gt;&lt;strong&gt;Voici la liste des ouvrages proposés pour l’année 2011-2012 :&lt;/strong&gt;&lt;/ins&gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;Le 4 Octobre 2011&lt;/strong&gt;&lt;br /&gt;
Thierry MAUGENEST - Les rillettes de PROUST - Editions Points&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;Le 15 Novembre&lt;/strong&gt;&lt;br /&gt;
Robert SOLE - La Mamelouka - Editions Points P404&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;Le 13 Décembre&lt;/strong&gt;&lt;br /&gt;
Xingjian GAO - Le livre d' un homme seul - Editions Points P1843&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;Le 10 Janvier 2012&lt;/strong&gt; (avec la galette des rois):&lt;br /&gt;
Stefan ZWEIG - Le joueur d' échecs - Editions Folio 3777&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;Le 31 Janvier&lt;/strong&gt;&lt;br /&gt;
Georges PEREC - La vie mode d' emploi - Editions Livres de Poche n°5341&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;Le 6 Mars&lt;/strong&gt;&lt;br /&gt;
Karen BLIXEN - La ferme africaine - Editions Folio 4440&lt;br /&gt;
et Lettres d' Afrique - Editions Folio 2395&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;Le 27 Mars&lt;/strong&gt;&lt;br /&gt;
Karen BLIXEN - Le festin de Babette - Editions Folio 4679&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;Le 15 Mai&lt;/strong&gt;&lt;br /&gt;
GUILLERAGUES - Lettres portugaises - Editions Livres de 	Poche&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;Le 5 Juin&lt;/strong&gt;&lt;br /&gt;
Olivier AMIEL - Lettres de Madame, Duchesse d' Orléans née princesse Palatine - Editions Livres de Poche&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;code&gt;&lt;q&gt;Vivre sans lire, ce serait vivre, mais comme un corps sans âme&lt;/q&gt;&lt;/code&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Danièle SALLENAVE, de l' Académie française&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nos réunions-débats se déroulent à partir de 20h30, les mardis indiqués ci-dessus, à la salle Suzanne Simon, au centre de Villiers, en face de la boulangerie.&lt;/p&gt;</description>
    
    
    
          <comments>http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/06/21/2011/-2012#comment-form</comments>
      <wfw:comment>http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/06/21/2011/-2012#comment-form</wfw:comment>
      <wfw:commentRss>http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?feed/atom/comments/50</wfw:commentRss>
      </item>
    
  <item>
    <title>PARIS suite 1940</title>
    <link>http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/06/21/PARIS-suite-1940</link>
    <guid isPermaLink="false">urn:md5:c640dddf54964e1f8f0dfb51b72d3d82</guid>
    <pubDate>Tue, 21 Jun 2011 09:55:00 +0100</pubDate>
    <dc:creator>Claude Witterkerth</dc:creator>
        <category>Délires</category>
            
    <description>    &lt;p&gt;PARIS&amp;nbsp;: suite 1940 de &lt;strong&gt;José Carlos Llop&lt;/strong&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Né à Palma de Mallorque en 1956 où il vit toujours, l'auteur publie ses premiers poèmes en 1974, à 18 ans. Il a commencé à écrire lorsque ses parents ont vendu la maison de ses grands- parents où José avait été heureux et où il avait entendu son grand- père dire qu'être écrivain était une des meilleures choses qui puissent exister. Il est une voix à part dans la littérature espagnole contemporaine, on le surnomme l' hérisson ibérique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;ins&gt;Romans traduits en Français :&lt;/ins&gt;&lt;br /&gt;
Après 'Parle- moi du troisième homme' (2005), il réactive son thème préféré dans un nouveau roman au titre mystérieux 'Le messager d' Alger' (2006). Le rapport STEIN (1995 en version originale) est traduit en Français en 2008.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;ins&gt;José Llop nous invite à suivre une enquête romanesque fascinante :&lt;/ins&gt;&lt;br /&gt;
C'est la comédie d'un tricheur, dandy cynique œuvrant dans un Paris sous occupation allemande. Comment parler de ce livre qui nous a bien surpris en montrant des gens qui vendaient de tout en 1940 (meubles, tableaux ,livres, passeports) comme ceux qui vendaient du beurre au marché noir et que l'auteur a désigné ainsi «&amp;nbsp;ils vivaient cette époque comme des poissons dans l'eau ».
Ce roman nous aura non seulement intéressé, mais fait rire par ses supposés acteurs …..&lt;/p&gt;</description>
    
    
    
          <comments>http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/06/21/PARIS-suite-1940#comment-form</comments>
      <wfw:comment>http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/06/21/PARIS-suite-1940#comment-form</wfw:comment>
      <wfw:commentRss>http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?feed/atom/comments/49</wfw:commentRss>
      </item>
    
  <item>
    <title>L'OR DES RIVIERES - Nimrod</title>
    <link>http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/03/10/L-OR-DES-RIVIERES-Nimrod</link>
    <guid isPermaLink="false">urn:md5:42e4c0b72cfbb499d0c4a391312065e8</guid>
    <pubDate>Thu, 10 Mar 2011 17:28:00 +0000</pubDate>
    <dc:creator>Claude Witterkerth</dc:creator>
        <category>Délires</category>
            
    <description>    &lt;h3&gt;Bena Djangrand, Nimrod est né le 7/12/59 au sud du Tchad.&lt;/h3&gt;


&lt;p&gt;Poète, romancier et essayiste,il vient d'une tribu minoritaire, les kimois, et appartient à une religion minoritaire au Tchad: le protestantisme. (père pasteur)
Après des études primaires et secondaires dans son pays natal, il
poursuit ses études supérieures à Abidjan (Côte d'Ivoire), docteur en philosophie, il y enseignera par la suite cette matière.
Il réside en France à Amiens, depuis 1991.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Le nom Nimrod, apparaît dans le livre L'Or des Rivières, comme prénom ayant été choisi par le père pasteur, absent lors de la naissance de son fils. Où est donc la vérité? Est-ce un prénom reçu par le jeune tchadien à sa naissance ou a-t-il été choisi comme pseudonyme par l'écrivain? Nimrod est un personnage biblique, fils de Koush, lui-même premier-né de Cham, fils de Noé. Selon la Bible, Nimrod fut le fondateur et le roi du premier empire existant après le déluge. Par là nous trouvons une relation avec l'Afrique mais aussi avec Babel&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;La république du Tchad est un pays enclavé en Afrique centrale. Géographiquement et culturellement il constitue un point de passage entre l'Afrique du Nord et l'Afrique Noire.
Nimrod ( c'et ainsi que nous désignerons l'auteur) écrit p 14 de son livre: &quot; Le Tchad est tout à la fois un océan de savane, de sable, de ciel&quot;&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Le Tchad a connu un peuplement très ancien ( peintures et gravures rupestres). La désertification progressive du Sahara a poussé les populations vers le sud plus riche. Querelles et guerres caractérisent l'histoire de ce pays. Les souverains se convertissent à l'Islam vers l'an 1100.
Au milieu du XIXe siècle se situe l'arrivée des européens et la colonisation. Les colonisateurs se sont opposés à Rabah, un esclavagiste fondateur d'un empire. La lutte prit fin vers 1917.
En 1900 fut créé Le Territoire militaire des pays et protectorats du Tchad et en 1920 le Tchad devient une colonie autonome et commence alors l'exploitation: culture obligatoire du coton et travail forcé pour construire le chemin de fer Congo-Océan.
Pendant la Seconde guerre mondiale, sous l'impulsion du gouverneur Felix Eboué, le Tchad fut la première colonie française à rallier De Gaulle et la France libre en août 1940 et servit de base d'opérations au général Leclerc ce qui entraîna le développement d'infrastructures: aéroport et réseau routier
Indépendant en 1960, le Tchad retrouve révoltes et guerres.
Nimrod situe son livre vers les années 1979, au moment où sous le gouvernement de Hissene Habré la guerre civile s'internationalise ( attaque de la Libye, aide de la France à Habré)
1983 a lieu une conférence de réconciliation.&lt;/p&gt;


&lt;h5&gt;LES OEUVRES&lt;/h5&gt;
&lt;ul&gt;
&lt;li&gt;1989 - Pierre Poussière Recueil de poèmes Obsidienne&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;1999 - Passage à l'infini&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;2001 - Les Jambes d' Alice, roman , éd. Actes Sud&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;2003 - Le Tombeau de Léopold Sédar Senghor. Essai.&lt;/li&gt;
&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;Léopold Sédar Senghor et Nimrod militent par l'écriture pour la francophonie en Afrique, par un amour paradoxal pour la langue du colonisateur...
Nimrod écrit &quot;nous autres africains avons besoin de la langue française dominatrice, de sa syntaxe, de sa culture, nous avons besoin de cette langue de Babel universaliste, pour y infiltrer nos langues africaines ainsi pouvoir présenter à la planète le nouvelhomme africain&quot;&lt;/p&gt;
&lt;ul&gt;
&lt;li&gt;2004 - En Saison poésie Obsidienne&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;2005 - Le Départ Actes Sud, roman,&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;2008 - Le Bal des Princes Actes Sud, roman Prix Almadou Kourouma&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;2008 - La Nouvelle Chose Française - essai sur la littérature décolonisée et le statut de l'écrivain exilé.&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;2010 - L' OR DES RIVIERES Actes Sud Sept récits poétiques&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;2010 - Babel-Babylone poème&lt;/li&gt;
&lt;/ul&gt;

&lt;h4&gt;L' OR DES RIVIÈRES&lt;/h4&gt;

&lt;p&gt;Sept récits poétiques autour d'une réalité. L'écrivain exilé en France, retourne au pays (1979) pour s'occuper de la tombe de son père, à la demande de sa mère, laissant son épouse française et son fils, et profitant d'une accalmie dans la guerre civile.
Il s'agit donc de sept récits et non d'un roman. Des impressions autour de souvenirs et des changements qu'il constate.
Pour ce qui est du style de ces récits poétiques, qu'il nous suffisse de citer la première phrase du livre, quand il dit que la métaphore est la seule richesse acquise en France. Nous trouvons des images, des phrases courtes, des mots recherchés.
&quot;une langue pure et non un français nègre&quot; Il sait aussi traduire le langage populaire de sa mère.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Lors du retour au pays, il retrouve ses racines représentées par sa mère. Ses rides sont les sillons de la terre, ses maisons sont les repères de son enfance, maisons non en briques ni parpaings, en pisé qui renvoi à la terre.
Les rêves de sa mère, étranges pour le gamin, lui permettront, adulte, de retrouver ses ancêtres.
Cependant elle n’est pas fière de ce fils qui n’a pas fait fortune, qui comme le père s’attache plus aux livres qu’aux biens matériels. Et cet amour de la lecture lui vient de ce père pasteur qui nous est présenté porteur de le Bible mais aussi d’ outils de pêche, car sa charge de pasteur ne lui permet pas de subvenir aux besoins de sa famille. C’est donc avec le père que l’enfant découvre la nature, en particulier l’eau, l’or des rivières. Et c’est pour aller sur sa tombe qu’il rentre. Le pasteur a été envoyé au nord, dans une région dominée par des rebelles, il y est tué. Le fils, à son retour retrouve la tombe, mais surtout le chien de son père qui semble veiller sur la dépouille de son maître jusqu’au retour du fils.
Nous pourrions parler également de ces amis restés au pays, ivrognes pour la plupart, venant lui demander de l’argent. Le seul qui travaille revient du Nigeria. Et ceux qui ont de grosses voitures ignorent cet écrivain qui marche à pied.
Dans les rues il ne retrouve pas des arbres qui rendaient agréables les promenades. Le chauffeur de taxis à qui il demande où sont les arbres, lui fait comprendre qu’il doit être étranger , qu’il faut revenir d’où il vient.
Et malgré le souvenir ému du passé, par exemple «la lampe de son père», il revient rejoindre sa femme et son fils en France.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Ce n’est pas un roman, ce sont des récits poétiques autour d’une évocation du pays, du père absent et de la mère très présente, d’une intégration réussie mais aussi d’un retour difficile pour ne pas dire impossible.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;&lt;em&gt;&lt;strong&gt;Juanita ALAPONT&lt;/strong&gt;&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;</description>
    
    
    
          <comments>http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/03/10/L-OR-DES-RIVIERES-Nimrod#comment-form</comments>
      <wfw:comment>http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/03/10/L-OR-DES-RIVIERES-Nimrod#comment-form</wfw:comment>
      <wfw:commentRss>http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?feed/atom/comments/48</wfw:commentRss>
      </item>
    
  <item>
    <title>Patrick MODIANO L'HORIZON</title>
    <link>http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/01/07/Patrick-MODIANO-L-HORIZON</link>
    <guid isPermaLink="false">urn:md5:3137fad27b0ba56c73050eff07d8fdd7</guid>
    <pubDate>Fri, 07 Jan 2011 17:17:00 +0000</pubDate>
    <dc:creator>Claude Witterkerth</dc:creator>
        <category>Délires</category>
            
    <description>    &lt;h3&gt;PATRICK  MODIANO ,   L’HORIZON    (Gallimard 2010)&lt;/h3&gt;


&lt;p&gt;Etant donné les nombreux articles et entretiens auxquels a donné lieu ce roman, il nous a semblé inutile d’ajouter une étude personnelle.
En conséquence, nous vous signalons un excellent article que vous pourrez lire sur le site : Parlons bouquins ; le blog des critiques littéraires. En cliquant dans la colonne droite sur le nom de Patrick Modiano, vous pourrez accéder à celui de Marie Javet ,daté du 21 Mai 2010.
Par ailleurs, en allant sur Google,  à l’entrée : Patrick Modiano, l’Horizon, il ya de nombreux articles et une série de vidéos Dailymotion, dont certaines ont été mises en ligne par Médiapart , par exemple à la page 2,  quatrième titre.
On peut aussi taper directement Patrick Modiano Dailymotion.
Mireille Laharie.&lt;/p&gt;</description>
    
    
    
          <comments>http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/01/07/Patrick-MODIANO-L-HORIZON#comment-form</comments>
      <wfw:comment>http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/01/07/Patrick-MODIANO-L-HORIZON#comment-form</wfw:comment>
      <wfw:commentRss>http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?feed/atom/comments/47</wfw:commentRss>
      </item>
    
  <item>
    <title>Anna Karénine  de TOLSTOÏ</title>
    <link>http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/01/07/Anna-Kar%C3%A9nine-de-TOLSTO%C3%8F</link>
    <guid isPermaLink="false">urn:md5:ede5b5db26ffdc11979c73b902297bc0</guid>
    <pubDate>Fri, 07 Jan 2011 17:14:00 +0000</pubDate>
    <dc:creator>Claude Witterkerth</dc:creator>
        <category>Délires</category>
            
    <description>    &lt;h4&gt;Edition utilisée&amp;nbsp;: Anna Karénine, livre de poche n° 3141&lt;/h4&gt;


&lt;h3&gt;QUI EST KARÉNINE&lt;/h3&gt;


&lt;p&gt;Dans le roman de Tolstoi, Karénine nous est d’abord, et dés l’abord, présenté à travers le regard des autres, et c’est là précisément son problème, être ou ne pas être tel que le voient les autres.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;I ) KARÉNINE ET LES AUTRES :&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Son nom apparaît pour la première fois page 33 (1ére partie chapitre 5 ) à propos des fonctions qu’occupe Stépan Oblonski dans une chancellerie moscovite : « Il avait obtenu cette place par l’entremise de Karénine, titulaire d’un poste très important au ministère duquel dépendait cette chancellerie ». Plus tard Karénine lui obtient même d’être promu « chambellan » (p.536) et, à la fin du roman, lorsqu’Oblonski cherche à obtenir, en plus de celle-ci, une deuxième sinécure (p.871) , c’est encore à Karénine qu’il s’adresse, en vain d’ailleurs, car entretemps celui-ci s’est converti à la moralisation de la Russie, laquelle passe, selon lui, par la suppression du système des protections. Il est justement entrain de rédiger un manuscrit à ce sujet, dont il donne la primeur à un Oblonski atterré…. Tout ce qu’en retiendra celui-ci, peu attentif, c’est que Karénine a maintenant un pince-nez qu’il ne cesse d’ôter et de remettre pour lire.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Voilà justement le genre de détail qui colle à la peau du malheureux Karénine depuis le début du roman. Lorsque, rentrant de Moscou où elle a fait la connaissance de Vronski, Anna arrive à Saint-Pétersbourg , « la première personne qui attira son attention quand le train s’arrêta et qu’elle en descendit, ce fut son mari : « Ah mon Dieu, pourquoi a-t-il de pareilles oreilles ? » pensa-telle en regardant le visage froid, imposant et solennel. C’était surtout les ourlets des oreilles où s’arrêtaient les bords du chapeau rond, qui maintenant la frappaient. Alexis, apercevant sa femme, s’avança vers elle. Les lèvres pincées par son habituel sourire moqueur, il la regarda  bien en face de ses grands yeux fatigués.. . » (1ère partie, chapitre 30, p. 141).  On les retrouve ces oreilles, d’abord, au chapitre 33 où est décrite par le menu la journée bien réglée d’Alexis Alexandrovitch Karénine, lorsque celui-ci, rentrant à la maison, baise la main de sa femme (en attendant l’heure des plaisirs légitimes, dixit Nabokov…). « Mais pourquoi ses oreilles sont-elles si drôlement placées ? Peut-être s’est-il fait couper les cheveux ? » (p. 152). Puis, plus loin, lorsque Karénine vient la rejoindre à leur maison de campagne (deuxième partie, chapitre 27, p.260) : « Regardant par la fenêtre, elle aperçut la voiture et en vit sortir le chapeau noir posé sur les oreilles bien connues d’Alexis Alexandrovitch », et enfin, au chapitre suivant (p.263), le jour des courses à Krasnoié Sélo :  « Déjà, de loin, elle perçut l’approche de son mari ; et, involontairement, elle le vit …, tantôt répondant avec indifférence aux saluts flatteurs, tantôt saluant amicalement distraitement, ses égaux, tantôt attendant les regards des puissants de ce monde et soulevant le grand chapeau rond qui lui rabattait le haut des oreilles….. ». Quand il est troublé, Karénine a la mauvaise habitude de joindre les mains et de faire craquer ses doigts pour retrouver son calme (deuxième parie, chapitre 8, p.189). Anna déteste cela (p.191), comme elle déteste « ses façons d’homme d’Etat », «  son langage clair et net » , son élocution, son sourire méprisant et ironique, et « les moindres détails de sa personne. » . « Ce n’est pas un homme, c’est une machine, et une  machine méchante… » (p.242). Devant Vronski, elle imite à la perfection tous ces ridicules.
La cruauté du regard de Vronski  ne le cède en rien à celle du regard d’Anna.Déjà, avant de le rencontrer, pour lui, « le nom de Karénine évoquait vaguement quelqu’un d’ennuyeux et de poseur … Je le connais de réputation, je sais que c’est un homme éminent, un puits de science. » (p.87). La rencontre a lieu en gare de Saint-Pétersbourg: « Mais avant même de la voir, il aperçut le mari, que le chef de gare conduisait respectueusement en lui frayant un chemin à travers la foule ». «  ─Hélas, c’est le mari ! » Pour la première fois, Vronski comprenait clairement que le mari d’Anna était une personne à laquelle elle était liée ; il n’y songea que quand il aperçut le visage, les épaules, les jambes en pantalon noir ; surtout quand il remarqua avec quel sentiment de dignité l’arrivant prit tranquillement la main de la voyageuse. En apercevant la sévère et haute stature d’Alexis Alexandrovitch, Pétersbourgeois au visage frais, en chapeau rond, le dos légèrement voûté, Vronski prit conscience de l’existence de cet homme et en éprouva une sensation désagréable, semblable à celle qu’éprouverait un homme tourmenté par la soif qui, arrivé enfin prés d’une source, y trouverait un chien, un mouton ou un porc, en train de boire et de troubler l’eau. » (p. 141-142).&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Comment Karénine est-il vu dans le monde ?&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;A Saint-Pétersbourg, le salon qui fait et défait les réputations, est celui de Betsy Tsverkaïa (cousine d’Anna, et parente de Vronski) ( deuxième partie,  chapitre 4,p.168-169). On y entend par exemple ceci : « Selon moi Alexis Alexandrovitch est tout simplement un sot ... auparavant, quand on m’ordonnait de le trouver intelligent, je m’y efforçais, me trouvant sotte moi-même de ne pas découvrir son esprit. Mais dès l’instant où je me suis dit : c’est un sot, quoique tout bas, j’ai cessé d’être aveugle. » (deuxième partie, chapitre 5, p.179). Ce mot de la princesse Miagkaïa n’est que la moindre des avanies qu’aura à supporter Karénine dans ce salon, dont d’ailleurs, il déconseille la fréquentation à Anna parce qu’on y retrouve toutes les femmes adultères de la bonne société pétersbourgeoise, à commencer par Betsy elle-même. Les Karénine vont donc plutôt dans un autre salon, celui des «femmes âgées, laides, pieuses, et des hommes intelligents, savants et ambitieux », où règne la comtesse Lydia Ivanovna (chapitre 4 p.169). Mais après avoir fait la connaissance de Vronski, Anna quitte ce salon de dames patronnesses pour celui des femmes adultères où elle peut le rencontrer souvent et où il lui fait une cour assidue « pendant toute une année ». Les joyeuses commères du salon de Betsy sont donc aux premières loges, et Karénine en fait les frais.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Karénine n’est-il entouré que de gens qui se moquent de lui ?&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Non, il a pour lui le regard bienveillant de Lydia Ivanovna. « La comtesse Lydia Ivanovna était l’amie d’Alexis Alexandrovitch, et le centre d’un certain monde de Pétersbourg que, pour son mari, Anna était obligée de fréquenter. » (première partie, chapitre 31, p.145). Dès le lendemain du retour d’Anna à saint-Pétersbourg, Lydia lui rend visite et lui parle de ses bonnes œuvres, dont personne ne se soucie, « sauf deux ou trois, et votre mari est du nombre, qui comprennent seuls l’importance de cette œuvre. Les autres ne font que bafouiller. » (chapitre 32, p. 147).Lydia Ivanovna est cette femme « âgée, laide, pieuse » qui tient le salon des dames patronnesses. Sa maison de campagne jouxte celle des Karénine. Lorsque la liaison de Vronski avec Anna commence à défrayer la chronique, Lydia en avise Karénine, mais celui-ci l’arrête sévèrement, « déclarant sa femme au dessus de tout soupçon. » (deuxième partie, chapitre 26, p.257). Lydia est tellement attentionnée qu’un jour, lui trouvant mauvaise mine, elle lui envoie elle-même un médecin avec mission de l’examiner longuement (p. 259). On l’aura deviné, Lydia Ivanovna est amoureuse de Karénine. Le fait que tous deux, abandonnés par leurs conjoints, soient « séparés non divorcés », les rapproche. Nous découvrons cet amour dans la cinquième partie, chapitre 23, p.634-635 : « Quand elle prit Karénine, après le malheur de celui-ci, sous sa protection, quand elle s’occupa des affaires domestiques de son ami et de la direction de son âme, elle comprit qu’elle n’avait jamais aimé que lui et que toutes ses autres affections n’avaient été qu’illusoires ... elle aimait Karénine pour lui-même, pour sa grande âme incomprise, pour les sons flûtés de sa voix qu’elle trouvait charmants, pour son parler lent, son regard fatigué, son caractère, ses mains blanches et molles aux veines gonflées … Elle s’imaginait parfois ce qui aurait pu être, si tous les deux eussent été libres. Elle rougissait d’émotion quand il entrait, et ne pouvait retenir un sourire charmé quand il lui disait quelques paroles aimables. » Karénine, de son coté, la trouve « attrayante : pour lui elle était, dans la foule brutale et moqueuse qui l’entourait, l’unique refuge où il pût trouver de la bienveillance et de l’affection. Franchissant la ligne des regards moqueurs, il se dirigeait tout naturellement vers son regard amoureux, comme la plante vers la lumière. » (p.640). Dans la période où Tolstoï place les protagonistes de son roman, les années 70 du XIXème siècle, une vague de quiétisme-piétisme déferle sur la Russie. Derrière le couple Karénine-Lydia se profile la silhouette d’un charlatan, Jules Landau, qui incarne ce énième retour au Christ de la Russie éternelle, exactement comme derrière Orgon et Madame Pernelle, se profilait celle de Tartuffe. Dans le salon de Betsy, on n’est pas dupe, et c’est encore la princesse Miagkaïa qui, avec  lucidité, exprimera la voix de l’opinion publique sur Karénine : « Excusez-moi, tous le disaient homme d’esprit, moi seule l’ai toujours trouvé sot. Mais depuis qu’il est lié avec Lydia Ivanovna et Landau, on commence à dire qu’il est toqué. Je voudrais bien n’être pas de l’avis de tout le monde, ais cette fois c’est impossible. » (septième partie, chapitre 20, p.883). C’est qu’en effet, comme le dit lui-même Karénine, « quos vult perdere Jupiter, dementat . »&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Si l’on veut connaître la société pétersbourgeoise telle qu’elle était à l’époque où Tolstoï place l’action D’Anna Karénine, il ne faut pas la chercher dans ce roman. La  société qu’il y décrit n’a jamais existé que dans sa tête, et seulement dans la mesure où elle lui permettait de faire comprendre le comportement des personnages. Cette société, comme les personnages est une pure création de son esprit. Tout ce que nous en saurons, c’est qu’ à « Pétersbourg, en réalité, il n’y a qu’un seul grand cercle : tous ceux qui en font partie se connaissent et se fréquentent. Mais dans ce grand cercle, il y a des subdivisions. » (chapitre 4, p.168). Celles-ci sont au nombre de trois : outre les deux salons dont nous venons de parler, il y en a un troisième qui « se recrutait dans le milieu officiel, dont faisait partie le mari d’Anna ;vil était composé de ses collègues et de ses subordonnés, liés ou divisés sur le plan social, de la façon la plus diverse et la plus capricieuse. ». C’est peu. L’autre pôle de la société pétersbourgeoise est, à 25 kilomètres de la capitale, la station de Krasnoïé Sélo, où se trouve le champ de courses de la garde impériale (à ne pas confondre avec Tsarskoïé Sélo, ancienne résidence de la Grande Catherine). Là aussi, nous n’en connaitrons que ce qui concerne Anna, Vronski et Karénine. C’est maigre !, et l’on s’étonne de cette phrase écrite par André Maurois dans la Préface de l’édition que nous utilisons ici : « La première, la plus grande force de Tolstoï, c’est qu’il peignait un monde parfaitement connu de lui : l’aristocratie russe des grands propriétaires terriens, d’hommes de cour, d’officiers, vivant tantôt à Saint-Pétersbourg ou à Moscou, tantôt sur leurs domaines. » (p.6).C’était peut-être un monde parfaitement connu de lui, mais il ne peint pas cela. Pas plus qu’il ne peint l’Histoire de la Russie des années 1870. Nous ne sommes pas dans Flaubert…. Les dates, certes, ont leur importance. Nabokov fixe la rencontre, à Moscou, entre Anna et Vronski au vendredi 11 février 1872 : c’est le premier jour du roman (dans notre calendrier il correspond au 23 février). Chaque année, de mars à juillet, Karénine va « prendre les eaux à l’étranger pour rétablir sa santé affaiblie par le surmenage de l’hiver. » (deuxième partie, chapitre 26, p.255).Puis, tandis que sa femme et leur fils passent l’été dans leur maison de campagne, il reste à Pétersbourg. Après la rencontre d’Anna et de Vronski (11 février 1872, donc), Karénine est absent de mars à juillet, et, après le début de leur liaison, en février 1873, il est de nouveau absent pendant 4 ou 5 mois. Cet emploi du temps immuable se prête idéalement à un adultère…. En août 1873, le jour fameux des courses à Krasnoïé Sélo, Anna annonce à Vronski qu’elle est enceinte et, ce même soir, Karénine voit le ciel, ou plutôt l’enfer, lui tomber sur la tête.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;II) COMMENT KARÉNINE SE VOIT-IL LUI-MEME :&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Ce jour-là, à un général qui lui demandait en plaisantant : « Vous ne courez pas ? » il répond :  « mon genre de course est plus difficile … Bien que la réponse ne signifiât rien, l’officier prit l’air qu’on prend quand on a reçu la réponse intelligente d’un homme spirituel et qu’on en a parfaitement compris la pointe. » (deuxième partie, chapitre 27, p.265).
Déjà lorsqu’il avait déclaré à Lydia que sa femme était au dessus de tout soupçon, « en même temps, au fond de son âme, sans jamais qu’il s’avouât le fait à lui-même, n’en ayant du reste aucune preuve, il était sûr d’être un mari trompé et il en était malheureux. Combien de fois, durant leurs huit années de bonheur conjugal, regardant des femmes infidèles et des maris trompés, s’était-il dit : « comment peut-on rester unis en de telles circonstances » ?  Maintenant que le malheur s’abattait sur sa tête, non seulement il ne cherchait pas comment dénouer la situation, mais il ne voulait à aucun prix reconnaitre qu’il s’y trouvait. » ( deuxième partie, chapitre 26, p.257).
La querelle décisive éclate dans la voiture, au retour des courses :   « Maintenant que le menaçait la découverte de la vérité, il désirait plus que tout qu’Anna lui répondît que ses soupçons étaient ridicules et n’avaient aucun fondement … Mais l’expression qu’il voyait sur le visage d’Anna, effrayé et sombre, ne permettait plus l’erreur.
─ Je me trompe peut-être, dit-il. En ce cas, je vous demande pardon.
─Non, vous ne vous trompez pas, fit-elle lentement en le regardant avec désespoir. Vous ne vous êtes pas trompé. Je suis, je ne puis ─n’être pas─ désespérée. Je vous écoute et je pense à lui. Je l’aime, je suis sa maîtresse. Je ne puis vous supporter, j’ai peur de vous. Je vous hais…. Faites de moi ce que vous voudrez.
Alexis Alexandrovitch ne bougea pas et ne changea pas la direction de son regard, mais son visage prit soudain l’immobilité solennelle de la mort et cette expression ne le quitta plus jusqu’à la villa. » (deuxième partie, chapitre 29, p.269-270).
« A la porte de la maison, il avait fait un grand effort pour aider sa femme à descendre de voiture et pour prendre congé d’elle avec sa politesse habituelle ; il avait ensuite prononcé quelques mots qui ne l’engageaient à rien, disant à Anna que le lendemain il lui communiquerait sa décision.
Les paroles par lesquelles sa femme avait confirmé ses pires soupçons avaient atteint cruellement son cœur. Sa douleur était encore accrue par le sentiment étrange de pitié physique qu’il ressentait pour elle, sentiment que les larmes d’Anna avaient fait naître.
Mais une fois seul dans la voiture, il constata avec un étonnement mêlé de joie que cette pitié avait totalement disparu, et qu’avaient également disparu, avec elle, les doutes et les sentiments de jalousie qui, les derniers temps, n’avaient cessé de le torturer. Il éprouvait la sensation d’un homme à qui l’on vient d’arracher une dent malade depuis longtemps…. » (troisième partie, chapitre 13, p.350).&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Le lendemain, sa « décision » prend la forme d’une lettre envoyée de Saint-Pétersbourg, où il vient de rentrer, à la maison de campagne où est restée Anna : « Lors de notre dernière entrevue, je vous ai exprimé l’intention de vous communiquer la décision que je prendrais relativement à cette conversation. Après mûre réflexion, je tiens cette promesse. Voici ma décision. Quels que soient vos actes passés, je ne me reconnais pas le droit de rompre les liens par lesquels un pouvoir sacré nous a unis. La famille ne doit pas être détruite par le caprice, par la volonté, ou même par la faute d’un des époux. C’est pourquoi notre vie doit rester ce qu’elle était auparavant. Ceci est nécessaire pour moi, pour vous, et pour votre fils. Je suis convaincu que vous vous êtes repentie, que vous vous repentez encore, du fait qui m’oblige à vous écrire cette lettre, et que, dans un avenir très rapproché, vous m’aiderez à extirper, avec la racine, la cause de notre discorde, et à oublier le passé. Dans le cas contraire, vous vous imaginez facilement ce qui vous attendrait, vous et votre fils. J’espère parler de tout cela plus longuement avec vous, lors de notre prochaine entrevue. D’ailleurs la saison d’été touche à sa fin ; je vous prie donc de revenir à Saint-Pétersbourg le plus promptement possible, mardi au plus tard. Toutes les dispositions nécessaires seront prises. Je dois vous faire remarquer que j’attache une importance particulière à votre retour. (Signé : « A. Karénine »)
P.S.─ « Ci-joint l’argent dont vous pourrez avoir besoin pour vos dépenses. »
Il relut sa lettre et en fut satisfait. Il se félicitait surtout d’avoir pensé à l’argent. Il n’y avait là ni mots cruels ni reproches, mais pas non plus de faiblesse ; en fait, il faisait à Anna un pont d’or pour qu’elle revînt. Il plia la lettre, passa dessus un grand coupe-papier en ivoire massif, glissa l’argent à l’intérieur et mit le tout sous enveloppe. Cela fait, il sonna , avec le plaisir que lui causait toujours le contact de ses luxueux objets de bureau.
─ Tu remettras cette lettre au courrier, pour qu’il la porte demain à Anna Arkadievna, à la campagne, dit-il en se levant.
─ Bien, Excellence. Dois-je vous servir le thé ici ? » (troisième partie, chapitre 14, p.356-357).&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Au terme de ce que Karénine appelle leurs « huit années de bonheur conjugal » (p.257),et Anna « les huit années pendant lesquelles il a opprimé ma vie » (p.367),  auxquelles s’ajoutent les seize mois écoulés depuis le début du roman, Karénine décide que « notre » (= sa) vie reste « ce qu’elle était auparavant »…. Anna, contre toute attente, se soumet. Le mardi, lorsqu’elle rentre à la maison, il précise avec tact ( !), que cet « auparavant » n’implique pas les devoirs conjugaux : « J’exige que votre conduite soit telle que ni le monde ni les domestiques ne puissent la soupçonner … Vous jouirez en retour de tous les droits d’une épouse honnête sans être astreinte pour cela à en remplir les devoirs. » (troisième partie, chapitre24, p.402-403).&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Cet « auparavant » doit être replacé dans le problème plus général du temps dans lequel Tolstoï fait vivre ses personnages. A ce stade du roman, seuls certains chapitres se passent en août 1873 (milieu de la troisième partie, chapitres 13 à 23), ce terrible août 73 qu’Anna et Vronski vivent pleinement, mais que Karénine refuse de vivre. Très bizarrement les faits et gestes des autres personnages (Kitty, Lévine, et les Oblonski) dont le récit occupe les chapitres encadrants, se déroulent quelques mois plus tôt, dans l’année précédente : de fin mai à juillet 1872 pour les chapitres 1 à 12, et en septembre-octobre 1872 pour les chapitres 24 à 32. Ainsi, il y a un décalage de plus d’un an dans ce que vivent les deux groupes de personnages. On repense au « ─Courez-vous ? ─Mon genre de course est plus difficile », de Karénine. Anna et Vronski sont les « échappés » de cette course. Kitty, Lévine et les Oblonski sont « lâchés ». Karénine refuse de courir avec les autres : il rejette à la fois cette année 1872 où tout a commencé, et cet août 1873 où la foudre est tombée sur lui…. Il veut recommencer à vivre comme dans les huit années qui ont précédé le début du roman. Nabokov, le premier, a attiré l’attention sur ces distorsions du temps dans Anna Karénine, dont il a négligé, curieusement, l’aspect géographique, et même « typographique ».
Géographique : l’horloge de ceux qui sont à Moscou retarde. Au contraire, l’horloge de ceux qui sont à Pétersbourg avance.
Typographique : On trouve, à la page 194 de la deuxième partie, entre les chapitres 10 et 11 une ligne pointillée : c’est tout simplement elle qui détraque le temps dans Anna&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Karénine, en créant un décalage entre ceux qui, à Moscou, vont rester en arrière (les Oblinski, les Lévine) et ceux qui, à Pétersbourg,  vont être projetés en avant (Vronski et Anna). Ce pointillé (ou, dans d’autres éditions, ces points de suspension), c’est le temps qu’a duré la cour qu’a faite Vronski à Anna, de février 1872 à février 1873, jusqu’à ce qu’elle « tombe », séduite ! Or, Tolstoï ne veut pas écrire ces pages-là, il les remplace par des points… Lorsqu’il reprend le récit dans la chambre de Vronski au chapitre 11 (celui qui est placé juste après les pointillés), il ne faut pas s’attendre à une scène torride. Au contraire, il nous montre les deux amants au désespoir. C’est comme si ce passage avait été écrit par Karénine lui-même... Les pointillés de l’auteur valent bien le « ce que notre vie était auparavant » de son personnage…&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;III) KARÉNINE RÉDUIT AU SILENCE&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Au début de la quatrième partie, tout cet entrecroisement de situations abominables qui ne peuvent plus durer arrive à son terme, à l’image de la grossesse d’Anna. Tolstoï remet alors, comme par enchantement, toutes les pendules à la même heure. Nous sommes maintenant en janvier 1874, deux ans après le début du roman, et tout le monde se retrouve sur cette même ligne du temps pour un nouveau départ. Ceux de Saint-Pétersbourg, que nous avons quittés en août 1873, ont vécu cinq ou six mois de plus, et ceux de Moscou laissés en octobre 1872, quinze mois de plus. C’est le moment que choisit Karénine pour, comme un diable, sortir de sa boîte.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Dans les premières ébauches du roman, Tolstoï faisait de lui un saint qui mourait de désespoir victime d’une traîtresse. Mais chez lui, le roman à thèse ne dure jamais longtemps, et voici que notre auteur devient peu à peu amoureux de sa victime, Anna, tandis que l’autre ne lui paraît plus mériter la canonisation. Certes, il n’en fait pas un coquin, comme Gogol l’avait fait pour Tchitchikov, dans Les Ames Mortes, mais c’est uniquement parce que Karénine n’en a pas l’envergure. Celui-ci, rentré chez lui un soir à l’improviste, pour en ressortir aussitôt, s’est heurté, à sa porte même, à Vronski à qui Anna avait donné rendez-vous chez elle après une crise de jalousie. Furieuse contre Vronski, Anna l’est encore plus contre Karénine :   « Ce n’est pas un homme, c’est un automate. Personne ne le sait, que moi. Si j’étais à sa place j’aurais tué, j’aurais mis  en pièces depuis longtemps, une femme telle que moi ! Non, ce n’est pas un homme, c’est une machine ministérielle. Il ne comprend pas que je suis ta femme, qu’il est un étranger pour moi, qu’il est de trop…. » (quatrième partie, chapitre 3, p.455-456). Rentré chez lui, Karénine, qui a par ailleurs des ennuis a ministère,ne dort pas de la nuit. « La colère qu’il ressentait contre sa femme, qui n’avait pas observé la seule condition qu’il lui eût imposée, à savoir de ne pas recevoir son amant chez elle, ne lui lassait pas de repos ». Il repense alors à son amie Lydia Ivanovna, qui lui a conseillé de mettre à exécution les menaces contenues dans sa lettre, particulièrement celle de divorcer, et celle de priver Anna de son fils. Au matin, sa colère atteint « les dernières limites » et il se précipite comme un fou dans la chambre de sa femme (dont on rappellera qu’elle est sur le point d’accoucher), se jette sur le secrétaire où elle cache les lettres de Vronski, et les voilà tous deux cherchant à s’arracher le portefeuille qui les contient, tandis qu’éclate la scène épouvantable que l’on devine. « Elle baissa la tête. Loin de prononcer les paroles que, la veille encore, elle avait dites à son amant, à savoir qu’elle était sa femme à lui et que son mari était de trop, elle n’en eut même pas la pensée » &lt;a href=&quot;http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/01/07/…&quot; title=&quot;…&quot;&gt;…&lt;/a&gt; Et la querelle se développe : « ─ Alexis Alexandrovitch, je ne saurais faire appel à votre magnanimité, mais il est peu généreux de votre part de frapper un adversaire à terre…
─Oui, vous ne pensez qu’à vous !  Quant aux souffrances de l’homme qui était votre mari, elles ne vous intéressent pas. Il vous importe peu que toute sa vie soit brisée, qu’il souffl… souffl…elle….
Alexis Alexandrovitch ne pouvait pas arriver à prononcer ce mot. Finalement il prononça « souffel ». …Pour la première fois, Anna se mit à la place de son mari et eut pitié de lui ». (quatrième partie, chapitre 4, p.460-461).&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Ce trouble d’élocution n’est que le premier signe d’une évolution qui finira par  réduire Karénine à ne plus pouvoir prononcer une parole. Le lendemain, dans un chapitre à la Gogol, Tolstoï décrit la consultation du « célèbre avocat pétersbourgeois » spécialiste des divorces, qui lui explique comment on s’y prend pour obtenir que le divorce mette tous les torts du coté de l’épouse (chapitre 5, p.462-467). Parallèlement, les ennuis de Karénine au ministère s’aggravent à propos de la délicate question de savoir si les populations allogènes du Sud de la Russie sont en réalité malheureuses ou florissantes. Mis en minorité, « il prit alors une grave résolution : au grand étonnement de la commission, il déclara qu’il demandait l’autorisation de se rendre lui-même sur les lieux pour étudier la question. Et, cette autorisation lui ayant été accordée, il partit pour les provinces lointaines ». (quatrième partie, chapitre 6, p.469). On se croirait toujours dans Gogol. Bien sûr, Karénine n’atteindra pas plus les provinces lointaines que Tchitchikov lorsqu’il partait pour y conduire ses âmes mortes. Il ne dépassera pas Moscou, et c’est assez pour nous qui attendons la suite du roman. Tout est en place maintenant pour le repas chez Oblonski, où nous trouvons réunis miraculeusement Lévine, Kitty et Karénine. Pendant ce temps-là, à Pétersbourg, Anna attend à la fois la mort et la naissance de son enfant. Il se passe beaucoup de choses à ce repas, mais, du point de vue qui nous occupe, celui de Karénine, nous en retiendrons seulement ses conversations avec les Oblonski qui essaient, tour à tour de le dissuader de divorcer, et les deux télégrammes qu’il reçoit de Saint-Pétersbourg. Le premier annonce que la partie est perdue pour lui a ministère, où son principal ennemi a été nommé au poste même qu’il convoitait. C’est à cette occasion (quatrième partie, chapitre17, p.515) que Karénine, parlant de ses ennemis a ce mot : » Quos vult perdere, Jupiter dementat »., que nous avons déjà cité. En l’occurrence, c’est Tolstoï, plutôt que Jupiter, qui rend fous ses personnages, à commencer par Anna, Vronski, et évidemment, Karénine.
D’ailleurs, à partir de ce moment, le roman lui-même devient dément, et nous voyons s’y succéder une série de coups de théâtre et de retournements de situation qui laissent le lecteur perplexe :&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;1) C’est d’abord ce que nous apprend le deuxième télégramme : « Je meurs, vous prie, vous supplie de venir, mourrais plus tranquille pardonnée  (Signé : Anna) » (p.516). Karénine, qui souhaite d’abord la mort d’Anna, se reprend, et la rejoint aussitôt à Pétersbourg où il la trouve veillée par Vronski, une sage-femme et un médecin. Elle a accouché la veille d’une fille. Dans son délire, elle confond les deux hommes dans un même amour. Karénine veut lui parler, mais ne peut articuler aucun son. Alors, dans les larmes partagées, elle réunit leurs mains à tous deux et il pardonne. Puis il déclare à Vronski : « Je l’ai vue et j’ai pardonné. Et le bonheur du pardon m’a révélé mon devoir. J’ai pardonné entièrement, je vous tends l’autre joe, je suis prêt à donner ma chemise à qui me prend mon habit. Je prie seulement Dieu qu’il ne me retire pas le bonheur du pardon. » (chapitre 17, p.522).&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;2) Nouveau coup de théâtre : le suicide de Vronski , d’un coup de pistolet dans le cœur, suivi d’un retournement de situation : « Stupide ! Je me suis manqué ! » (deuxième partie, chapitre18,p.526).
Vronski décide alors de rompre avec Anna et de partir à son tour pour les provinces lointaines ─ en l’occurrence Tachkent─ que, lui non plus, tout comme Tchitchikov et Karénine, il n’atteindra jamais…..&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;3) encore un coup de théâtre ! Anna survit à sa maladie ! Vronski demande la permission de lui faire ses adieux avant de partir pour les provinces lointaines. Accordé. Et Karénine prend conscience que « tout le monde et sa femme exigeait de lui une chose qu’il ne pouvait concevoir …, que l’avis général était contraire à cette rupture » (chapitre 20, p.534),sans aller jusqu’à comprendre pour autant qu’il est « de trop ».&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;4) C’est alors qu’Oblonski, venu le remercier pour l’obtention de son poste de chambellan, intervient et le convainc de mettre en application sa promesse de tendre la joue droite de donner sa chemise à qui lui a pris son manteau : « ─oui, oui, s’écria-t-il d’une voix perçante, je prends sur moi les torts !... J’abandonne même mon fils… D’ailleurs, fais ce que tu veux ! ». Mais, au cours de la conversation avec Oblonski, dans un dernier éclair de lucidité, il a pourtant eu ce mot terrible : « Dans un an ou deux, ou bien ce sera Vronski qui abandonnera Anna, ou bien elle qui prendra un autre amant. » (chapitre 22, p. 542).&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;5) Retournement de situation : Vronski, venu revoir anna une dernière fois avant de s’exiler dans les provinces lointaines, décide finalement de partir pour l’Italie avec elle .
« ─Est-il possible que nous puissions partir seuls, comme mari et femme ? Stiva (Oblonski) dit qu’il consent à tout, mais moi je ne puis accepter sa générosité. Je ne veux pas du divorce. Je ne sais même pas ce qu’il décidera au sujet de Serge.
Un mois après, Alexis Alexandrovitch restait seul avec son fils. Et Anna partait pour l’étranger avec Vronski, après avoir refusé catégoriquement le divorce. » (fin de la quatrième partie, chapitre 23, p.546).&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;6) Mars 1874. Nous sommes maintenant au début de la cinquième partie du roman. Tolstoï déplace les pions : son couple modèle, Kitty et Lévine, enfin mariés, vit des jours heureux dans la propriété de celui-ci à la campagne. De leur coté ,Anna, Vronski et leur fille font, pendant un an, une sorte de voyage de noces en Italie. Quant à Oblonski, il frétille, il a une nouvelle maîtresse, une danseuse qu’il a fait entrer à l’opéra de Moscou.
Bref, tout le monde est content. Et Karénine ?
Habituellement, chaque année, il part prendre les eaux de mars à juillet. Mais après le départ d’Anna, nous le retrouvons à Saint-Pétersbourg : « Dès qu’Alexis Alexandrovitch avait compris, grâce à ses explications avec Betsy et Oblonski, ce que le monde et sa femme elle-même attendaient de lui, à savoir qu’il délivrât sa femme de sa présence, il s’était senti si troublé, si incapable d’aucun désir, d’aucune décision personnelle, qu’il s’en était remis aux mains des tiers, prêt à accepter tout ce qu’on lui proposerait.  Il n’avait compris clairement sa situation que le lendemain du départ d’Anna. Quand l’Anglaise (la préceptrice de Serge) lui fit demander si elle devait dîner  table ou à part, il en fut horrifié  … Dans la situation désespérée et incompréhensible où il se trouvait maintenant, pouvait-il concilier son récent pardon, son attendrissement, l’affection qu’il avait témoigné à sa femme malade et à l’enfant d’un autre, avec les évènements actuels ? Telle était donc la récompense de sa miséricordieuse bonté ! Il serait désormais seul, honteux, ridicule, inutile et méprisé !
Les deux premiers jours qui suivirent le départ de sa femme, Alexis Alexandrovitch reçut les solliciteurs et son chef de cabinet, il se rendit aux séances du comité, dîna chez lui comme d’habitude, sans se rendre compte du motif pour lequel il faisait tout cela. Pendant ces deux jours toutes les forces de son âme tendirent à un seul but : avoir l’air calme et même indifférent …Il atteignit son but : personne ne remarqua en lui le moindre signe de désespoir. Mais le lendemain du départ de sa femme, Korneï (le valet) lui apporta la facture de la modiste, qu’Anna avait oublié de payer et le prévint que le commis attendait. Alexis Alexandrovitch ordonna de l’introduire.
─votre Excellence voudra bien m’excuser si j’ose la déranger, mais si c’est à Madame que nous devons nous adresser, que Votre Excellence veuille bien nous communiquer son adresse. Se détournant tout d’un coup, Karénine s’assit à sa table. Longtemps il resta ainsi, la tête appuyée sur la main, essayant de parler sans y parvenir. » (cinquième partie, chapitre 21, p626-627).
Voici donc Karénine réduit au silence incapable d’articuler une parole, comme il l’avait déjà été devant Anna lorsqu’il la croyait mourante, et comme lorsqu’il n’arrivait plus à prononcer le mot « souffrir ». Et cette fois-ci, Anna n’est même plus là, ne serait-ce que pour avoir pitié de lui. Il comprend enfin qu’il est « de trop »&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;7) Mais Tolstoï nous réserve, dans la vie de Karénine, un dernier coup de théâtre, qu’il introduit par ces mots, à la fin du chapitre 21, p. 629 : « Quant aux amies, et à la principale d’entre elles, la comtesse Lydia Ivanovna, Alexis Alexandrovitch n’y songeait même pas. Toutes les femmes, en tant que femmes, l’effrayaient et il n’éprouvait pour elles que de l’éloignement. » Et au début du chapitre suivant :  « Mais si Alexis Alexandrovitch avait oublié la comtesse Lydia Ivanovna, celle-ci pensait à lui. Elle arriva chez lui au moment le plus pénible de son désespoir solitaire et entra dans son cabinet sans se faire annoncer. Elle le trouva assis, la tête entre les mains…. » Et voilà ! Le fruit est mûr pour tomber dans la main de Lydia Ivanovna. Il n’y aura plus pour Karénine de ces retournements de situation qu’il déteste. Certes, quand il essaiera de lui raconter l’incident de la facture de la modiste, il n’y arrivera pas et sera de nouveau frappé de mutisme (chapitre 22, p.631), mais ce n’est plus là l’important. Couleront-ils ds jours heureux ? Rien n’est moins sûr, mais maintenant le roman va pouvoir développer sa tragédie sans eux. Karénine fait-il encore, de mars à juillet, en 1874, en 1875, en 1876, son voyage habituel en Europe pour prendre les eaux et se reposer de ses fatigues de l’hiver ? Le lecteur ne le saura pas.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;8) Fin de partie : En mai 1876, Karénine intervient encore une dernière fois dans le roman, en refusant à Anna ce divorce que, finalement, en désespoir de cause, elle s’est résolue à lui demander. C’est ce refus qui porte à son paroxysme la crise finale entre celle-ci et Vronski. Il n’y a plus, désormais, pour leur couple, aucun avenir. Le suicide d’Anna et le départ de Vronski à la guerre laissent orpheline leur fille ( elle porte le prénom de sa mère et le nom de ….Karénine :Anna Karénine).On pense à la fin de Madame Bovary : qui recueillera cette enfant ? Son oncle Oblonski ? Il a fait tellement d’enfants à Dolly qu’il n’en est plus à une près ! Ou, plutôt, Karénine et Lydia ? Déjà, après l’accouchement, Karénine avait pris chez lui cette « enfant d’un autre ». Quant à Lydia, elle a déjà fait main basse sur Serge : lorsque, de retour d’Italie, s’adressant à la comtesse comme si celle-ci était l’épouse légitime, Anna Karénine lui avait écrit en janvier 1875, à l’occasion du onzième anniversaire de celui-ci : « Je suis malheureuse d’être séparée de mon fils et vous demande en grâce de le voir une seule fois ….Un refus me semble impossible, quand je songe à la générosité de celui à qui il appartient de décider. Vous ne sauriez vous imaginer combien je désire revoir mon enfant, ni par conséquent comprendre l’étendue de ma reconnaissance pour l’appui que vous voudrez bien me prêter. » (Signé : Anna) . (cinquième partie, chapitre 23, p. 636), elle lui avait répondu ceci :
« Madame, votre souvenir peut amener votre fils à poser des questions auxquelles on ne saurait répondre sans obliger l’enfant à juger ce qui doit rester sacré pour lui. Vous voudrez donc bien comprendre, dans un esprit de charité chrétienne, le refus de votre mari. Je prie le Tout-Puissant de vous être miséricordieux. » (Signé : « comtesse Lydia »). (cinquième partie, chapitre 25, p.643).
Relisons maintenant la lettre de Karénine à Anna que nous avons citée plus haut. On croirait qu’elle est de la même plume.&lt;br /&gt;
Raymond Laharie octobre 2010&lt;/p&gt;</description>
    
    
    
          <comments>http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/01/07/Anna-Kar%C3%A9nine-de-TOLSTO%C3%8F#comment-form</comments>
      <wfw:comment>http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/01/07/Anna-Kar%C3%A9nine-de-TOLSTO%C3%8F#comment-form</wfw:comment>
      <wfw:commentRss>http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?feed/atom/comments/46</wfw:commentRss>
      </item>
    
  <item>
    <title>UN  CHOCOLAT CHEZ  HANSELMANN   Rosetta Loy.  Rivages 2001</title>
    <link>http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/01/07/UN-CHOCOLAT-CHEZ-HANSELMANN-Rosetta-Loy.-Rivages-2001</link>
    <guid isPermaLink="false">urn:md5:a4b8343cc5a4d4bcb6491bdcd43b651d</guid>
    <pubDate>Fri, 07 Jan 2011 17:03:00 +0000</pubDate>
    <dc:creator>Claude Witterkerth</dc:creator>
        <category>Délires</category>
            
    <description>    &lt;p&gt;I ) «&amp;nbsp;Dans quels égarements l’amour jeta ma mère »….&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;A Saint-Moritz, chez Hanselmann, vers 1930, deux jeunes filles (Isabella et Margot) prenaient un chocolat chaud avec leur mère, madame Arnitz,  et «&amp;nbsp;un de ses amis »,  «&amp;nbsp;un séducteur », son amant. Celui-ci etait venu leur présenter un petit garçon, son fils. Deux dames étaient là, qui contemplaient le groupe&amp;nbsp;:  «&amp;nbsp;Vraiment, quelle belle famille&amp;nbsp;! dit tout à coup la plus âgée »,et le monsieur de répondre&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;malheureusement les deux filles ne sont pas à moi, mais on ne sait jamais … ». «&amp;nbsp;C’est à ce moment-là que le petit garçon a renversé sa tasse de chocolat (c’était inévitable, avait dit  madame Arnitz…) sur sa chemise, sur ses culottes courtes. »Isabella l’a emmené dans les toilettes du café pour le nettoyer, en compagnie de sa demi-sœur Margot,  intriguée de découvrir dans le miroir leurs deux visages «&amp;nbsp;si semblables dans leur diversité.&amp;nbsp;»&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Tel est l’épisode, apparemment anodin, du «&amp;nbsp;chocolat chez Hanselmann&amp;nbsp;» qui donne son titre au roman. Pourtant ce n’est pas cette scène qui l’inaugure, au contraire, c’est par elle qu’il se termine. Nous savons que Madame Arnitz a eu ses deux filles de deux mariages successifs, et qu’elle n’est pas la mère du petit garçon.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Cette image, quelqu’un la fait ressurgir de la mémoire de Margot, quelqu’un qui n’était pas né à l’époque, mais qui a vécu à son tour une scène identique, quelques années plus tard (scène que, cette fois, Rosetta Loy place au début du roman, chapitre 2, page 53)&amp;nbsp;: il s’agit de la propre fille d’Isabella, Lorenza, une enfant maladive, venue passer, en 1940, les vacances d’été chez sa grand-mère en Haute Engadine dans la vieille maison familiale. La scène se passe aussi dans un café, celui où les parents de Lorenza sont venus l’attendre pour la ramener avec eux à Rome. Le petit garçon de chez Hanselmann, Eddy, a maintenant 17 ou 18 ans. (Margot en a 19 apprend-on p. 39). Or, au moment de se séparer, «&amp;nbsp;Eddy et maman se sont embrassés et quand elle a approché ses joues de la bouche d’Eddy, il est apparu entre eux comme une ressemblance.&amp;nbsp;» Plus tard alors qu’Eddy repartait, voyant «&amp;nbsp;l’automobile disparaitre dans la nuit, entre les montagnes, elle a été saisie d’une nostalgie très aigüe, la sensation d’une perte ..., un sentiment étouffant, presqu’une panique...&amp;nbsp;»&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Ainsi, nous avons deux scènes très semblables, l’une à la toute fin du roman, qui semble reprendre celle du début. Donc, elles ont un lien, mais lequel ?... C’est le déroulement du roman qui nous l’apprendra.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Le lecteur ne se doute pas que la scène de 1940 est prémonitoire et que Lorenza pressent déjà le drame qui va suivre. Avec un personnage comme elle, rien ne nous restera caché. Non seulement elle voit tout, devine tout, mais elle sait faire parler les autres (40 pages de conversations avec madame Arnitz dans la première partie et 60 avec Margot dans la deuxième), et surtout, elle sait obliger les gens à voir ce qu’ils ne voudraient pas voir. C’est par elle que Rosetta Loy nous emmène, une fois de plus, dans ses «&amp;nbsp;effroyables jardins&amp;nbsp;» ─ comme aurait dit Apollinaire, comme dirait aujourd’hui Michel Quint. Ce que l’on ne voudrait pas voir, c’est, un problème familial, certes&amp;nbsp;! mais nous sommes dans un roman de Rosetta Loy, et nous savons bien que chez elle, ce qu’on ne voudrait pas voir, c’est plus que cela, c’est ce qui est le sujet de tous ses romans, à savoir ce crime commis au milieu du XXème siècle, et qui vient de loin, la Shoah. Dans un autre livre, Madame Della Seta aussi est juive, elle nous présente deux mondes totalement étrangers l’un à l’autre&amp;nbsp;: les évènements familiaux sont une chose (qui inclut les évènements historiques, bien sûr ) et ce qui arrive aux juifs italiens en est une autre&amp;nbsp;: Madame Della Seta vit sur le même palier, les Levi habitent à l’étage au dessus, et, dans l’appartement d’en face, on se livre à un rite étrange, la circoncision ( «&amp;nbsp;Est-ce qu’on circoncit aussi les petites filles&amp;nbsp;? » demande la narratrice-enfant). Puis un beau jour, toutes ces personnes deviennent  «&amp;nbsp;inconnues à cette adresse », «&amp;nbsp;perdues de vue&amp;nbsp;» . Et alors&amp;nbsp;? Le récit déroule parallèlement deux chronologies qui semblent s’ignorer: celle de la vie privée, et celle, publique, des juifs emportés dans la tourmente des lois raciales et des rafles.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Dans Un chocolat chez Hanselmann ,au contraire, la tourmente n’est pas extérieure à la famille, elle est en elle, incarnée dans le personnage d’Arturo, un Juif italien qui, tout en subissant successivement toutes les étapes de la descente aux enfers, reste le pivot autour duquel gravite tout un chacun dans cette famille. Rosetta Loy, on l’aura deviné, n’en fait pas un personnage sympathique, loin de là. C’est guidés par la curiosité de Lorenza, que nous découvrons tous les non-dits et tous les drames  de la famille auxquels Arturo est mêlé. Son rôle dans ces drames fait-il de lui un salaud&amp;nbsp;? Tout comme Lorenza, le lecteur se trouve en pleine contradiction. Si le roman n’était que la chronique d’une vie privée, la réponse serait oui. Mais si l’on ajoute cette question&amp;nbsp;: comment vivre entre 1938 et 1945, quand on est juif italien, avec des non-juifs, dont les uns veulent votre survie, d’autres votre peau, d’autres encore simplement fermer les yeux&amp;nbsp;? La réponse reste-t-elle oui&amp;nbsp;? rien n’est moins sûr. C’est à cette question que nous convie le roman de Rosetta Loy. Les actes d’Arturo ne sont pas une affaire privée. Ils sont au cœur de ce  problème&amp;nbsp;: comment vivre en 1943, même en Suisse, quand on a le malheur d’être un Juif italien&amp;nbsp;? Même , et surtout, en Suisse, ce pays où on risque la prison si on héberge un réfugié juif, car, comme chacun sait, les réfugiés «&amp;nbsp;raciaux&amp;nbsp;» n’ont pas droit au statut  de réfugiés «&amp;nbsp;politiques », et tout citoyen suisse digne de ce nom, se doit de les dénoncer aux autorités, qui les refouleront dans un de ces pays qui entourent la Suisse (p.103), plus accueillants, peut-être&amp;nbsp;? Pour mieux nous occuper dudit problème, oublions certains aspects privés ou personnels, comme cette rancœur de Lorenza, «&amp;nbsp;la petite fille toujours laissée à elle-même&amp;nbsp;» (p.34) par sa grand-mère, par sa mère, et sa curiosité obsessive à leur égard car, comme le dit (page 69) le confesseur de Lorenza&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;C’est une curiosité qui est  un péché. Une maman, c’est une maman. C’est sacré.&amp;nbsp;»&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;II) «&amp;nbsp;Il ne risque rien ce type-là, il est comme les  chats, il a 7 vies&amp;nbsp;» :&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;a) La «&amp;nbsp;première vie&amp;nbsp;» d’Arturo&amp;nbsp;: (Rome, jusqu’en septembre 1938) :une vie tranquille, sans histoires.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Cette «&amp;nbsp;vie&amp;nbsp;» se termine brusquement lorsqu’il reçoit du Recteur une lettre de 4 lignes ainsi libellée: «&amp;nbsp;Il résulte de votre fiche que vous appartenez à la race juive. Vous êtes, pour cette raison, suspendu de votre service à compter du 16/09/1938.&amp;nbsp;»&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Il n’est pas dit dans le roman qu’Arturo a reçu cette lettre. Nous lisons seulement, chapitre 1, p. 14&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;C’était l’hiver où les petites avaient eu la varicelle&amp;nbsp;: d’une semaine à l’autre Arturo avait cessé de venir&amp;nbsp;» et, page suivante, alors que les petites «&amp;nbsp;tirent le cou par-dessus le parapet du balcon dans l’espoir de le voir arriver,…..papa avait dit&amp;nbsp;: ça ne sert à rien, Arturo est parti.&amp;nbsp;» Rien dans le texte ne nous indique pourquoi et où il est parti, car la narratrice adopte le point de vue des deux petites filles, Lorenza et Marta, à qui on le cache.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Il suffit d’ouvrir Madame Della Seta aussi est juive , pour comprendre les raisons de la disparition d’Arturo. On y apprend qu’en 1938, les Juifs italiens ont eu l’impression que le ciel leur tombait sur la tête&amp;nbsp;: tout commence en mars, avec l’Anschluss, que les Autrichiens approuvent (99.75 % de oui). Les 200.000 Juifs autrichiens, auxquels le droit de vote a été retiré pour qu’ils ne participent pas à la consultation, sont livrés à Hitler. Jusqu’ici, rien ne menace les Juifs italiens (il y en a 48.000, dont 12.000 à Rome ). Mais après l’annexion de l’Autriche, Mussolini est brusquement saisi du zèle du néophyte en matière d’antisémitisme. L’élève se met en tête de dépasser le maître. Une campagne de presse raciste déferle sur l’Italie. Dans ce cadre, la 3ème édition des Protocoles des Anciens Sages de Sion  est un succés  (à la différence des deux premières, les années précédentes ). Elle a pour particularité remarquable un nouveau chapitre donnant, par ordre alphabétique, la liste des 9800 familles juives italiennes. Le 25 juillet paraît une autre liste, celle des illustres signataires du Manifeste des «&amp;nbsp;Scienzati&amp;nbsp;» racistes, tous éminents professeurs, qui se déclarent antisémites&amp;nbsp;! Puis c’est le galop d’essai de la lettre que nous venons de citer, interdisant aux professeurs juifs d’enseigner. Enfin le 10 novembre 1938, le conseil des ministres ratifie les Décrets-Lois royaux sur la race, qui interdisent aux Juifs d’exercer leurs métiers, sinon entre eux, et leur enjoint de quitter l’Italie, ce qui est difficile vu qu’ils sont par ailleurs interdits de passeport. Dans le roman, Arturo est censé quitter Rome pour la France à la suite de ces mesures.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;b) Sa «&amp;nbsp;deuxième vie&amp;nbsp;» :( Paris, septembre 1938-automne 1940)&amp;nbsp;:&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;C’est à Paris, en effet, qu’Arturo commence une nouvelle vie. Nous l’apprenons par sa bouche au chapitre 3, p.57&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;A Paris j’ai pu travailler tranquillement, ça faisait des années que je n’y arrivais pas aussi bien. J’ai même écouté de la très belle musique ». Mais, au début de ce chapitre, nous le trouvons de nouveau à Rome&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;Il était de retour sur le palier, qui attendait avec sa veste ouverte sur son pull vert chou et ses mains dans les poches.&amp;nbsp;» Pourquoi ce retour&amp;nbsp;? Nous sommes à la fin de l’été 1940, cet été que Lorenza a passé en Haute Engadine chez sa grand-mère, pour se refaire une santé  dans la pureté du grand air des cimes immaculées qui ont été le cauchemar de l’enfance d’Isabella (p.19).&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Dans la vieille maison familiale, les conversations portaient sur la foudroyante avancée des armées d’Hitler, entre le 10 mai et le 10 juin, date à laquelle l’Italie a déclaré la guerre à la France.. L’armistice avec l’Allemagne a pris effet le 25 juin, avec l’Italie le 24. Enfin, le 3 octobre 1940 les lois anti-juives de Vichy, calquées sur le modèle italien de novembre 38 ont été adoptées en France. Tous les Juifs d’Europe, qui s’étaient réfugiés à l’abri de la ligne Maginot vont être à leur tour livrés à Hitler. Arturo n’a plus de quoi vivre ni en Italie, ni en France, où il est, en tant que Juif italien, deux fois indésirable. Dans l’anonymat de la débâcle, il rentre chez lui vivre en paria. Sa décontraction sur le palier n’était peut-être pas à prendre au premier degré.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;c) Troisième vie&amp;nbsp;: (Rome, automne 1940- hiver 1941)&amp;nbsp;:&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Le récit de cette «&amp;nbsp;vie&amp;nbsp;» occupe le chapitre 3, dans lequel la narratrice reprend le point de vue des deux fillettes, plus précisément celui de Lorenza, qui découvre l’antisémitisme par le biais de la jalousie&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;Elles ont honte pour maman et encore plus pour papa qui ne dit rien et qui tolère qu’Aldina soit obligée de le servir à table celui-là ». (Les enfants citent ici la bonne&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;Moi, le servir à table, celui-là&amp;nbsp;! »). «&amp;nbsp;A la maison, quand Arturo n’est pas là, souvent papa et maman parlent de lui, de ses difficultés.&amp;nbsp;» (p.61) .Lorenza finit par comprendre que ces «&amp;nbsp;difficultés&amp;nbsp;» viennent de ce qu’ «&amp;nbsp;Arturo est juif&amp;nbsp;» (p.63). Mais «&amp;nbsp;il y a certaines conversations que les enfants ne doivent pas entendre parce que après ils les répèteraient.&amp;nbsp;» (p.61). Il y a une chose que Lorenza n’a pas oubliée, c’est ce que papa avait expliqué le jour où elle avait cru que maman était «&amp;nbsp;partie avec Arturo&amp;nbsp;» : «&amp;nbsp;Pour l’état italien, Arturo est juif, même si son père seulement était juif, et que lui n’est pas pratiquant. Il est quand même considéré comme juif parce que sa mère était à moitié française et à moitié roumaine, autrement dit étrangère. En France par contre, dans la France de Vichy, quelqu’un qui a un seul de ses parents juif et qui n’est pas pratiquant n’est pas considéré comme juif. Si bien qu’Arturo pourrait retourner là-bas travailler.&amp;nbsp;» Lorenza&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;Pourquoi cette histoire de Vichy, là-bas oui et ici non&amp;nbsp;? » «&amp;nbsp;Qu’est-ce que j’en sais moi, a répondu papa, il faudrait le demander  à ce grand cerveau de Mussolini.&amp;nbsp;» (p.66). Et «&amp;nbsp;cet hiver-là (avions-nous lu plus haut, p.63), quand Arturo s’en était allé de nouveau, ç’avait été pour toujours ».&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;d) Quatrième vie&amp;nbsp;: (Marseille et Nice, hiver 1941-hiver 1943)&amp;nbsp;:&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Jusqu’ici, la succession des chapitres a épousé celle des «&amp;nbsp;vies&amp;nbsp;» d’Arturo. Il n’en sera plus de même dans les chapitres suivants. La quatrième vie n’est pas racontée au chapitre 4. En effet, Rosetta Loy place ici une coupure, un trou de deux ans dans le récit, qui ne sera comblé que beaucoup plus tard, lorsque Lorenza, devenue adulte, rencontrera Margot vieillie, au chapitre 2 de la deuxième partie du roman ─ chapitre qui commence par ces mots&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;Maudite mémoire »(P.158). sautons donc 90 pages. «&amp;nbsp;Faire revenir ce matin du mois d’août 42, quand à sept heures, (Arturo) avait tourné le coin de la Canebière encore déserte et qu’il s’était retrouvé devant le cordon de policiers (français) qui barrait l’accès à la rue de l’hôtel Bompard&amp;nbsp;? ». «&amp;nbsp;Jusqu’à ce jour, il ne s’était jamais préoccupé d’autre chose que de mettre en sécurité sa propre personne de «&amp;nbsp;métis », soucieux d’avoir tous ses papiers en ordre pour figurer comme non-juif. De se munir d’un Ausweis chaque fois qu’il devait se déplacer d’une zone dans une autre. Ç’avait été son principal objectif depuis qu’il avait quitté l’Italie en 41 pour la seconde fois … Il n’avait aucune intention de s’occuper du reste, trouvant déjà suffisamment injuste ce qui lui arrivait sans devoir s’attirer d’autres ennuis »… «&amp;nbsp;Mais ce matin-là, il lui avait été impossible de tourner le dos et de s’en aller »….&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Ici commence une série de scènes terrifiantes qui épousent la progression de l’Histoire vers l’horrible et l’indicible. Il y a d’abord les exactions de la police de Vichy en zone libre (ici, le drame de l’hôtel Bompard), puis, après l’occupation de celle-ci par les Allemands, en novembre 42, celles de la Gestapo, de la milice, et de la police française réunies (ici, la destruction à la dynamite du quartier de Vieux Port, et l’envoi en camp d’extermination de «&amp;nbsp;ses voleurs à la tire, et de ses prostituées, mais surtout de ses juifs »), et enfin, après la chute de Mussolini (25 juillet 43), et l’invasion de l’Italie (6 août 43), celles des S.S, lâchés sur l’ex zone d’occupation italienne ( une  bande de territoires allant des Alpes maritimes à un petit couloir en Haute Savoie qui permettait de passer en Suisse&amp;nbsp;: 50.000 juifs pris au piège).&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Partout, Rosetta Loy place son personnage aux premières loges&amp;nbsp;: à l’hôtel Bompard, une mère désespérée lui pousse son enfant dans les bras (cette scène est récurrente dans les romans de Rosetta Loy), cet enfant qu’il sauvera, qu’il adoptera, et qui deviendra le sien. Pour la tragédie du Vieux Port (janvier 43), il est à la gare d’Arenc où l’on remplit les trains à ras-bord, avant de les plomber. On le retrouve à Nice, dans le réseau d’Angelo Donati (filières pour réfugiés juifs vers la Suisse), et finalement, en septembre 43, pris dans la nasse S.S de l’ex zone d’occupation italienne, d’où après l’échec d’une tentative de passage en Suisse, il atteint par miracle l’Italie occupée. C’est de là que( on ne sait comment) il atteindra la Haute Engadine sous une  fausse identité.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;e) cinquième vie&amp;nbsp;: (Suisse,  fin 43-mai 45)&amp;nbsp;:&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Arturo est maintenant le docteur Colin, un français de Picardie, ami d’Isabella, recommandé à madame Arnitz par le médecin de famille. Il séjourne dans la maison familiale en attendant sa malle, égarée quelque part. Il n’a pas beaucoup d’argent sur lui. Quand il skie, dans la montée tout va bien, mais, lorsqu’il faut redescendre, il est nul&amp;nbsp;; et Eddy, qui vit chez madame Arnitz, propose de le laisser tomber (c’est le cas de le dire), car «&amp;nbsp;il ne risque rien ce type-là, il est comme les chats, il a sept vies&amp;nbsp;» (p.84).&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Pour nous qui tenons les comptes, nous en sommes déjà à la cinquième, que nous racontent les chapitres 4 et 5 de la première partie du roman. L’Europe est à feu et à sang et, pour les Juifs, la solution finale bat son plein depuis déjà un an. C’est à ce moment-là qu’Eddy démasque dans le docteur Colin son Juif réfugié, (lequel, pour aggraver son cas, est l’amant de Margot), et part dans l’intention probable de le dénoncer. Mais il en sera empêché, et  il disparaîtra mystérieusement «&amp;nbsp;dans la nuit entre les montagnes », comme il l’avait déjà fait dans la scène prémonitoire ( ?) qu’avait vue Lorenza au début du roman (p.54, voir ci-dessus). Pour Eddy, dénoncer le docteur Colin, c’est éliminer son rival auprès de Margot&amp;nbsp;; c’est en quelque sorte un crime passionnel, rien d’autre. Pour Arturo, empêcher Eddy de parler, c’est une question de survie, c’est la seule chance qui lui reste d’échapper aux nazis. Après la disparition d’Eddy, il n’a plus seulement une chose à cacher, mais deux&amp;nbsp;: d’une part il est juif, d’autre part, Eddy ayant disparu, il pourrait être accusé d’assassinat….&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Dans l’immédiat, il s’enfuit avec Margot qui, elle, n’apprendra la disparition d’Eddy que fin 43, au cours d’une conversation téléphonique avec madame Arnitz (p.104), et sa mort  au cours d’une autre conversation avec celle-ci à Genève, en mai 1945 (p.179). Pour l’instant, elle sait seulement qu’Eddy a quitté la maison pour aller dénoncer Arturo, et qu’il faut donc fuir d’urgence  avec ce dernier pour le cacher et l’aider. Ce couple se construit donc sur un non-dit parce que Margot ne veut pas voir, ne veut pas chercher à savoir, ni maintenant ni plus tard.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;De fin 43 à mai 45, la cinquième vie d’Arturo est une longue errance à travers la Suisse avec Margot «&amp;nbsp;à Coire, et ensuite à Fribourg, et puis encore après à Lausanne »….(p.226). Dans le roman, les détails de cette errance nous sont donnés peu à peu, tardivement, disséminés dans divers chapitres de la deuxième partie.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;f) sixième vie&amp;nbsp;: (Providence,  Rhode  island, été 45-hiver 47)&amp;nbsp;:&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;A la fin de la première partie, chapitre 6, une nouvelle vie commence pour Arturo, la «&amp;nbsp;sixième ». Nous sommes à Rome, en juillet 45. Le 8 mai, l’Allemagne a capitulé sans conditions. «&amp;nbsp;Dès qu’au mois de mai la guerre avait été terminée, Arturo s’était catapulté en Italie. Il avait voulu passer clandestinement la frontière sans se plier aux formalités bureaucratiques nécessaires pour avoir le visa sur le passeport, et Margot l’avait rejoint  quelques semaines plus tard. »(p.121). «&amp;nbsp;Ils n’étaient mariés que depuis une semaine et Arturo devait retourner à Trieste où il travaillait comme interprète au gouvernement allié ». «&amp;nbsp;Arturo et Margot devaient reprendre le train dans deux heures et ne pouvaient même pas rester déjeuner&amp;nbsp;: ils allaient à Naples et ensuite à Capri. »(p.120). Nous apprenons que Margot est enceinte (p.127).La police suisse a classé la mort d’Eddy comme accidentelle. Madame Arnitz a mis en vente la maison. Elle vit maintenant à Genève. On a l’impression que le roman est fini, et même que nous en sommes à son happy end…..  Impossible , bien sûr, dans un roman de Rosetta Loy !...&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;En fait, nous n’en sommes qu’à la moitié, et dès le premier chapitre de la deuxième partie, un nouveau deuil frappe la famille ─ deuil que nous ne dévoilerons pas─. Quant à la «&amp;nbsp;sixième&amp;nbsp;» vie d’Arturo, elle se poursuit aux États-Unis, dans le Rhode island, où l’enfant naît en novembre  45, pour mourir presqu’aussitôt, en janvier (troisième deuil familial, p.183). «&amp;nbsp;Et, par un de ces hasards étranges de la vie, le Temps, cette mesure maudite de l’avant et de l’après, avait fini par placer la connaissance de la vérité juste après la mort de l’enfant ».(p.185).&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Cette vérité, nous la pressentons, mais il faudra attendre la fin du livre pour l’embrasser toute entière. Disons simplement que le couple Arturo-Margot en sort totalement détruit. Margot rentre en Suisse en juin 1947. Arturo repart pour l’Europe l’hiver suivant.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;g) La «&amp;nbsp;septième&amp;nbsp;» vie&amp;nbsp;: (Marseille, Haïfa, fin 47/… ?...)&amp;nbsp;:&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;«&amp;nbsp;Haïfa où Arturo était allé vivre après avoir épousé Marie.(p.219) Cette Marie est une femme avec qui Arturo avait vécu de fin 41 à début 43, à Marseille (sa «&amp;nbsp;quatrième&amp;nbsp;» vie, cf.p.160). Ils avaient recueilli l’enfant de l’hôtel Bompard (p.161), puis l’avaient placé dans une famille prés d’Aix en Provence, ville où cette Marie était venue vivre, pour être plus prés de lui, après la destruction du Vieux Port. «&amp;nbsp;De là elle avait envoyé à Arturo une carte postale où l’enfant avait signé pour la première fois de son nouveau prénom&amp;nbsp;: Alain »(p.168).En février 43 en effet, Arturo et Marie s’étaient séparés. Plus tard, pendant les années de vie commune avec Margot (fin 43-mi 47), «&amp;nbsp;ils avaient recommencé à s’écrire, pour se donner des nouvelles du petit garçon&amp;nbsp;: Marie avait obtenu qu’on lui en confie la garde et, par scrupule, mais aussi parce qu’il en avait émis le désir, ils étaient revenus vivre à Marseille où il fréquentait maintenant une école juive. Ils habitaient de nouveau l’appartement de la rue de la République, et pendant qu’elle lui écrivait, le petit garçon faisait ses devoirs, assis à la table de la cuisine comme autrefois. De Providence, Arturo avait envoyé des blue-jeans et un tee-shirt ». (p.203). A l’hiver 47, il avait quitté les États-Unis pour aller retrouver Marie et le petit garçon à Marseille (p.220). Après le divorce, Arturo avait vécu quelques années avec Marie et, finalement, l’avait épousée.(p.196).&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;h) La double vie d’Arturo&amp;nbsp;:&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Parallèlement à toutes ces «&amp;nbsp;vies », Arturo en mène une autre, dont «&amp;nbsp;l’histoire se perd et resurgit par endroits comme ces rivières karstiques qui creusent leur chemin dans la roche et n’apparaissent que rarement à la lumière du soleil »(p.219).&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;L’histoire diachronique de cette vie cachée donne son unité à la chronologie en sept morceaux que nous venons de reconstituer. Nous n’analysons pas ici cette histoire (Histoire ?), laissant au lecteur le plaisir de la découvrir.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;III) «&amp;nbsp;Maudite mémoire&amp;nbsp;» :&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;«&amp;nbsp;Un chocolat chez Hanselmann&amp;nbsp;» est un roman sur le refus de voir ce que l’on voudrait ne pas voir, refus incarné par les personnages de Margot et de Madame Arnitz. Mais le lecteur est pris dans le même piège que celles-ci, et il faut attendre le dernier chapitre pour que lui soit révélé tout ce que, depuis le début, tout en lisant, il s’était caché à lui-même. C’est un de ces romans où, arrivés à la fin, on est amené à tout reprendre depuis la première page. Ce n’est pas étonnant, car il est construit comme A la recherche du temps perdu&amp;nbsp;: l’enfance vécue comme une absence. Chez Proust, c’est «&amp;nbsp;le drame de mon coucher ». Ici aussi&amp;nbsp;: une fois qu’on les a envoyées se coucher, les petites se lèvent sans bruit et vont se cacher derrière le piano pour écouter ce qui se dit, mais maman, furieuse, les renvoie au lit (p.15). Tout part donc du drame de l’enfance que pourrait résumer cette phrase de la page 63&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;Tout ce qui est arrivé s’est déroulé sur une scène d’où les petites filles étaient absentes. », que confirme la suite&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;Des années plus tard seulement, quand tout serait terminé depuis longtemps déjà, Lorenza chercherait à retrouver leurs pas, leurs gestes, leurs paroles, comme si en la frôlant pendant un court moment de leur vie ils l’avaient contaminée, et qu’une partie d’eux fût entrée dans son sang.&amp;nbsp;»&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;On aura noté le «&amp;nbsp;Des années plus tard&amp;nbsp;» qui va revenir par la suite («&amp;nbsp;bien des années après&amp;nbsp;» p.67, «&amp;nbsp;bien des années plus tard&amp;nbsp;» p.76, «&amp;nbsp;plus tard, seulement, avec les années&amp;nbsp;» p.138), comme le leitmotiv de «&amp;nbsp;bien des années après&amp;nbsp;» dans Cent ans de solitude. Ce sont d’abord les souvenirs d’enfance liés à l’appartement de cette via  Flaminia à Rome, où se situent beaucoup de romans de Rosetta Loy (ici les chapitres 1,3 et 6 de la première partie) ou ceux liés à la vieille maison familiale en Engadine (chapitres 2 et 4)&amp;nbsp;: ce «&amp;nbsp;triangle&amp;nbsp;» de la via Flaminia (p.139) et cette découverte de la ressemblance entre Isabella et Eddy le soir où celui-ci, déjà, avait disparu «&amp;nbsp;dans la nuit entre les montagnes&amp;nbsp;» p.53, (deux scènes dont l’une est la répétition d’une autre, et l’autre la préfiguration d’une quatrième), mais bien vite, la mémoire se retrouve en panne. Alors, Lorenza se lance dans une véritable enquête ─ comme dans un roman policier ─ sollicitant la mémoire des autres, en particulier de celles qui avaient «&amp;nbsp;fermé les yeux&amp;nbsp;» :madame Arnitz(p.76 à 118) et Margot(p.142 à 215) et finalement, pour le mot de l’énigme, Arturo lui-même (dernier chapitre du livre).&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Au lieu d’un récit linéaire, comme celui que nous avons essayé de tracer des «&amp;nbsp;vies&amp;nbsp;» d’Arturo, nous avons ici un flux de conscience chaotique, suivant les aléas de la «&amp;nbsp;maudite mémoire&amp;nbsp;» des uns et des autres, tel que nous le restitue la narratrice dont nous ne savons pas si elle est Lorenza parlant d’elle –même à la troisième personne ou une Rosetta Loy entrée dans la peau de son personnage, cette Lorenza qui n’a jamais existé ailleurs que dans sa tête, et qui n’est donc pas Rosetta Loy.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Mais pourquoi «&amp;nbsp;maudite mémoire&amp;nbsp;»  (p.158)&amp;nbsp;? Pourquoi cet acharnement de Lorenza à vouloir tout connaitre d’Arturo&amp;nbsp;? Quel lien cela a-t-il avec la scène du chocolat chez Hanselmann&amp;nbsp;? Rosetta Loy laisse le lecteur libre de répondre à ces questions.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Raymond Laharie  juin 2010.&lt;/p&gt;</description>
    
    
    
          <comments>http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/01/07/UN-CHOCOLAT-CHEZ-HANSELMANN-Rosetta-Loy.-Rivages-2001#comment-form</comments>
      <wfw:comment>http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/01/07/UN-CHOCOLAT-CHEZ-HANSELMANN-Rosetta-Loy.-Rivages-2001#comment-form</wfw:comment>
      <wfw:commentRss>http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?feed/atom/comments/45</wfw:commentRss>
      </item>
    
  <item>
    <title>Mario Vargas Llosa                  Pantaléon et les visiteuses</title>
    <link>http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/01/07/Mario-Vargas-Llosa-Pantal%C3%A9on-et-les-visiteuses</link>
    <guid isPermaLink="false">urn:md5:13fb4e44a492f746140ffc379add185d</guid>
    <pubDate>Fri, 07 Jan 2011 16:59:00 +0000</pubDate>
    <dc:creator>Claude Witterkerth</dc:creator>
        <category>Délires</category>
            
    <description>    &lt;p&gt;BIOGRAPHIE:         &lt;a href=&quot;http://blog.photographies-naturelles.fr/wiki-Mario_Vargas_Llosa.html&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;biographie&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Cette liste, en castillan, mais facile à comprendre, nous montre les nombreuses récompenses internationales reçues par  Mario Vargas Llosa&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Premios y distinciones&lt;/p&gt;

&lt;ul&gt;
&lt;li&gt;En 1959 gana el Premio Leopoldo Alas por Los Jefes.&lt;/li&gt;
&lt;/ul&gt;
&lt;ul&gt;
&lt;li&gt;En 1962 obtiene el Premio Biblioteca Breve con su obra La ciudad y los perros. Con esta misma novela obtiene&lt;/li&gt;
&lt;/ul&gt;
&lt;ul&gt;
&lt;li&gt;en 1963 el Premio de la Crítica Española y el segundo puesto del Prix Formentor.&lt;/li&gt;
&lt;/ul&gt;
&lt;ul&gt;
&lt;li&gt;En 1967 obtiene los premios Nacional de Novela del Perú, el Premio de la Crítica Española y el Rómulo Gallegos por su novela La casa verde.&lt;/li&gt;
&lt;/ul&gt;
&lt;ul&gt;
&lt;li&gt;En 1977 es nombrado miembro de la Academia Peruana de la Lengua y ocupa la Cátedra Simón Bolívar de la Universidad de Cambridge.&lt;/li&gt;
&lt;/ul&gt;
&lt;ul&gt;
&lt;li&gt;En 1982 recibe el Premio del Instituto Italo Latinoamericano de Roma.&lt;/li&gt;
&lt;/ul&gt;
&lt;ul&gt;
&lt;li&gt;En 1985 gana el Premio Ritz París Hemingway por su novela La guerra del fin del mundo.&lt;/li&gt;
&lt;/ul&gt;
&lt;ul&gt;
&lt;li&gt;En 1986 gana el Premio Príncipe de Asturias de las Letras.&lt;/li&gt;
&lt;/ul&gt;
&lt;ul&gt;
&lt;li&gt;En 1988 recibe el Premio Libertad (Suiza) otorgado por la Fundación Max Schmidheiny.&lt;/li&gt;
&lt;/ul&gt;
&lt;ul&gt;
&lt;li&gt;En 1989 recibe el Premio Scanno (Italia) por su novela El hablador.&lt;/li&gt;
&lt;/ul&gt;
&lt;ul&gt;
&lt;li&gt;En 1990 gana el Premio Castiglione de Sicilia (Italia) al mérito a su obra novelística y es nombrado Profesor Honoris Causa de la Universidad Internacional de Florida en Miami.&lt;/li&gt;
&lt;/ul&gt;
&lt;ul&gt;
&lt;li&gt;Es también Doctor Honoris Causa de la Universidad Hebrea de Jerusalén, del Connecticut College en Estados Unidos, del Queen Mary College, de la Universidad de Londres y de la Universidad de Boston.&lt;/li&gt;
&lt;/ul&gt;
&lt;ul&gt;
&lt;li&gt;En 1993 obtiene el Premio Planeta por su novela Lituma en los Andes.&lt;/li&gt;
&lt;/ul&gt;
&lt;ul&gt;
&lt;li&gt;El 24 de marzo de 1994 es elegido miembro de la Real Academia Española de la Lengua.&lt;/li&gt;
&lt;/ul&gt;
&lt;ul&gt;
&lt;li&gt;En 1994 le fue otorgado el Premio Literario Arzobispo San Clemente de Santiago de Compostela por Lituma en los Andes.&lt;/li&gt;
&lt;/ul&gt;
&lt;ul&gt;
&lt;li&gt;En 1995 le fue concedido el Premio Jerusalén.&lt;/li&gt;
&lt;/ul&gt;
&lt;ul&gt;
&lt;li&gt;En 1996 el Gremio de los libreros alemanes le otorga el Premio de la Paz.&lt;/li&gt;
&lt;/ul&gt;
&lt;ul&gt;
&lt;li&gt;En abril de 1997 se le otorga el Premio Mariano de Cavia, que concede el diario ABC, por su artículo Los inmigrantes, publicado en El País en agosto de 1996.&lt;/li&gt;
&lt;/ul&gt;

&lt;p&gt;Visitante Ilustre de la ciudad de Buenos Aires (Argentina).&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Doctor Honoris Causa de la Universidad de Lima (Perú).&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Pluma de Oro otorgada por el Club de la Escritura, Madrid (España).&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Doctor Honoris Causa de la Universidad Nacional de San Agustín de Arequipa (Perú).&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Medalla y Diploma de Honor de la Universidad Católica de Santa María de Arequipa, Perú.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;MARIO  VARGAS LLOSA&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Dernières nouvelles  Mai 2010   El  Pais&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;¡ Gol  (but) de Vargas Llosa!   tel est le titre d'un article de l'envoyé spécial du journal madrilène à Cartagena de Indias  (Colombie)  du 31/01/2010.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Vargas Llosa a participé à un colloque au Théâtre Adolfo Mejias de cette ville. L'animation devant l'entrée était telle que l'on aurait pu croire que la foule attendait un concert de rock ou un match de football.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;L'écrivain colombien, Hector Abad Faciolince, par ses questions a permis que Vargas Llosa  entraîne le public dans une visite guidée de son univers.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Voici  quelques étapes du parcours.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Un écrivain sans inspiration. &quot;Manquant d'inspiration, à mes débuts, je suis devenu discipliné. Et lors de mon arrivée à Paris, la découverte de Flaubert, en particulier de sa correspondance, m'a montré que celui qui est le génie que nous connaissons, était au départ, un piètre écrivain, un simple imitateur qui s'est imposé un discipline de forçat&quot;.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Crise sociale, santé artistique. &quot; Les sociétés instables ou règne l'insécurité génèrent des littératures plus ambitieuses. C'est pourquoi la littérature latino-américaine a été tellement fertile dans les années 60-70, période agitée où personne ne pariait sur l'Amérique Latine. Ceci est une tendance et non une loi historique, je ne crois pas aux lois historiques. Qui plus est, dans l'art, l'élément personnel l'emporte toujours &quot;&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Politiciens et voleurs.&quot; ¿ pourquoi me suis-je présenté à la présidence du Pérou si j'avais fait dire à un de mes personnages que la politique est un monde de voleurs? Peut-être par l'attraction de l'abîme, pour ne pas jouer à l'autruche. Plus il y aura de personnes honnêtes en politique mieux ce sera&quot;&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Eloge de l'imperfection. &quot; En matière esthétique nous pouvons être intolérables, en politique c'est impossible. Il faut opter pour le consensus, faire des concessions, ainsi est la démocratie, le moins mauvais des systèmes. Les seuls qui croient que la perfection est possible en politique ce sont les fanatiques&quot;.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Orphelin pendant dix ans&quot;. J'ai été vacciné contre le fanatisme par la mauvaise relation que j'ai eue avec mon père, un homme très autoritaire que j'ai connu à l'âge de dix ans.  On m'avait caché son existence car une mère  divorcée était une honte pour la famille, et moi, enfant gâté, j'ai mal supporté son retour et sa sévérité. Ceci dit, je reconnais que dans mon travail il y a  une certaine dose de fanatisme, celle de sacrifier presque tout à la recherche d'une grande œuvre&quot;.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Caudillo (dictateur) en vue  Un des sommets de la réunion fut la question de Hector Abad sur les possibilités de progrès en Amérique Latine alors que prolifèrent tant de caudillos qui se font réélire, Chavez, Morales ou Uribe, la réponse de Vargas Llosa fut contondante  &quot; Il faut en finir avec les dictateurs, car ils ne sont que des machines destructrices, et il faut accepter ce qui parfois semble médiocre, la démocratie&quot;.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Les dangers de l'engagement  ( compromiso en espagnol, engagement et compromis)  &quot; Je sais qu'avec mes opinions politiques je cours le risque d'être taxé d'impérialiste et capitaliste. J'assume mais j'essaie de m'expliquer dans mes articles&quot;&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Nouveau roman. &quot; Un ami  a fait découvrir a Joseph Conrad l'exploitation féroce du Congo que les européens venaient d'offrir au roi des Belges. Sans lui, son livre, Le cœur des ténèbres, ne serait pas ce qu'il est. Conrad m'a toujours fasciné , j'ai donc écrit un roman à son sujet, Le rêve du Celte.  D'où me vient l'énergie de faire tout ce que je fais en préparant des  livres?. C'est parce que je veux être un bon écrivain. Un effort, bien sûr, mais surtout un plaisir&quot;.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;EL PAIS &lt;del&gt;&lt;/del&gt;  article publié le 17 avril 2010&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;DEUX CHAMPIONS DE L'ESPAGNOL GLOBAL&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Le roi et la reine d'Espagne remettent au Palais de la Zarzuela à la présidente des Philippines, Gloria Macapagal Arroyo et à Mario Vargas Llosa  le Prix Don Quichotte de la Manche pour leur défense de la langue espagnole. La présidente veut réintroduire l'enseignement de l'espagnol dans son pays et déclare que de nombreuses familles le parlent encore, par exemple la sienne et celle de son mari. Par ailleurs l'Institut Cervantès de Manille voit ses activités croître chaque jour.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Vargas Llosa pour ses 50 ans de carrière littéraire.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;El PAIS  --- ( article publié le 30/04/2010)&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;ENTREVUE AVEC DEUX  ETOILES LITTERAIRES,&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;MARIO VARGAS LLOSA- ARTURO PEREZ REVERTE  qui se lancent dans la littérature pour enfants et évoquent les défis de ce genre.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Au Cercle des Beaux Arts de Madrid ils présentent leur livre respectif. Vargas Llosa vient de publier Fonchito y la luna  (Fonchito et la lune) illustré par Marta Chicote  et Perez Reverte   El pequeño hoplita ( le petit hoplite) illustré par Fernando Vicente.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Pour Vargas Llosa si le livre n'est pas en danger, ce n'es pas le cas de la littérature. Il faut donc inculquer le goût de la lecture aux enfants par des récits  intéressants et pourquoi pas, par des adaptations de qualité des chefs d' œuvre de la littérature mondiale.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;BIBLIOGRAPHIE&amp;nbsp;:    &lt;a href=&quot;http://blog.photographies-naturelles.fr/wiki-Mario_Vargas_Llosa.html&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;bibliographie&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;PANTALEON ET LES VISITEUSES&amp;nbsp;: PRESENTATION&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Point de départ de l’œuvre&amp;nbsp;:&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;M. Vargas Llosa a toujours dit que certains incidents de sa vie étaient à l’origine de chacun de ses romans  . C’est très net pour La ville et les chiens, pour La tante Julie et le scribouillard , pour  Le poisson dans l’eau  (qui est une autobiographie) etc…  C’est aussi le cas pour Pantaléon et les visiteuses. Il s’en est expliqué dans plusieurs entretiens&amp;nbsp;:&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;L’histoire a pour point de départ un fait réel, ce fameux «&amp;nbsp;service de visiteuses&amp;nbsp;» organisé par l’armée péruvienne pour que les soldats des garnisons amazoniennes puissent assouvir leurs  besoins sexuels.  Vargas Llosa dit qu’il a découvert l’existence de ce service au cours d’un voyage qu’il a fait dans la forêt. Il l’a découvert à cause de la rancœur que cela provoquait dans la population civile masculine, parce que seuls les militaires bénéficiaient du service de ces dames.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Comme Vargas Llosa avait été élève d’un collège militaire (cf. La ville et les chiens) ,et connaissait bien la mentalité militaire,  il a pensé que ce service avait été  organisé selon la méthode habituelle de l’armée, c’est-à-dire selon un système bureaucratique très strict.  L’expérience du collège militaire, dit-il,  lui a montré de l’intérieur le fonctionnement de ce type d’institution fermées sur elles-mêmes, hiérarchisées, dans lesquelles peuvent facilement se produire des déformations comme celle de Pantaléon, c’est-à-dire ce qu’on pourrait appeler une inversion des moyens et des fins&amp;nbsp;: les moyens deviennent des buts, et les buts deviennent des moyens. Et ça, c’est une perversion de la nature humaine.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Il est à remarquer que le livre commence par une citation de L’éducation sentimentale  de Flaubert&amp;nbsp;:  «&amp;nbsp;Il y a des hommes n’ayant pour mission parmi les autres que de servir d’intermédiaires&amp;nbsp;; on les franchit comme des ponts et l’on va plus loin.&amp;nbsp;»  Pantaléon en est l’illustration&amp;nbsp;: la cause de son désastre, c’est son amour pour l’armée. En obéissant à ses supérieurs et en faisant du zèle, en accomplissant le devoir qui lui a été confié, il ne peut qu’être conduit à l’échec.  Vargas Llosa dit encore de lui&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;Pantaléon est un homme qui coule à cause de la solidité de ses principes.&amp;nbsp;» Ceci n’est pas sans rappeler le personnage de Javert dans Les  Misérables  de Victor Hugo. Or, on sait que Mario Vargas Llosa en est un fervent admirateur.  Il est à noter qu’il a lui-même écrit un ouvrage sur Flaubert, et un sur Victor Hugo&amp;nbsp;? (cf. bibliographie).&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Vargas Llosa souligne avec une férocité comique l’hypocrisie des métiers les plus vieux du monde&amp;nbsp;: le bordel et l’armée. Mais pour lui, le monde militaire est comme un symbole d’une déformation plus générale, qui est ce que l’on pourrait appeler la déformation bureaucratique. Une histoire comme celle de Pantaléon pourrait exister dans un ministère, une congrégation religieuse, un parti politique vertical,  c’est-à-dire dans n’importe quelle organisation fermée sur elle-même où s’établissent des hiérarchies verticales très étroites.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Quand on lui demande si ce service de visiteuses a réellement existé, si c’était quelque chose d’officiel, il répond que c’était une chose à la fois officielle et clandestine&amp;nbsp;; une institution que l’armée organisait, mais qu’en même temps elle ne reconnaissait pas. Il ajoute qu’il a des informations selon lesquelles ce service est aujourd’hui passé aux mains des compagnies pétrolières de la forêt , qui l’ont monopolisé et l’ont en quelque sorte pris à l’armée  parce que …..les compagnies pétrolières paient mieux. L’armée est donc sans visiteuses. (il s’agit d’une interview de 1999. Qu’en est-il aujourd’hui&amp;nbsp;? Je l’ignore !)&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Il dit aussi une autre chose intéressante&amp;nbsp;: quelques années après la publication du livre, qui a eu un succès sans précédent, il a reçu un coup de téléphone mystérieux à Lima&amp;nbsp;: une voix énergique lui a dit&amp;nbsp;:  «&amp;nbsp;Je suis le capitaine Pantoja. Rencontrons-nous pour que vous m’expliquiez  comment vous avez connu mon histoire.&amp;nbsp;» Vargas Llosa dit&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;J’ai refusé de le voir, fidèle à mon idée que les personnages de la fiction ne doivent pas se mêler à la vie réelle.&amp;nbsp;» On peut en conclure que les personnages d’une fiction aussi brillante sont aussi vrais, sinon plus que les personnages réels.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Bien sûr, il y a le deuxième aspect du roman, à savoir le messianisme, avec la montée en puissance d’une secte. Le succès du pseudo-prophète, le frère Francisco , est parallèle, ou même est la conséquence du succès des visiteuses, et les deux histoires vont se mêler tragiquement à la fin.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Ces deux évènements ou thèmes,  qui semblent dissemblables, sont en fait le reflet de la réalité, non seulement de la société amazonienne d’Iquitos, mais de toute la société péruvienne.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;En  même temps qu’à la réalisation de ce bordel ambulant, menée de façon militaire et formaliste, on assiste à une flambée de fanatisme irrationnel qui conduit les adeptes du frère Francisco à des excès épouvantables (crucifixion d’animaux et d’êtres humains, rappelant les sacrifices de toutes les religions), comme pour racheter  l’immoralité.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Il n’est d’ailleurs pas inutile de remarquer que la réalisation du projet de Pantaléon ainsi que son installation se font sur les lieux mêmes qu’avaient investis les adeptes de la secte.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Les mouvements messianiques, tout comme la bureaucratie hypocrite , sont la réalité quotidienne de l’Amérique latine, et pour cela, Vargas Llosa n’a pas eu besoin de s’inspirer d’une anecdote particulière, comme pour le cas de Pantaléon.  Ces mouvements sont toujours présents, et ils se développent surtout dans les régions «&amp;nbsp;reculées&amp;nbsp;»  (la forêt amazonienne ou les Andes) où la civilisation occidentale rationnelle n’a pas pu supprimer les traditions et les coutumes ancestrales.  Dans ces régions, la religion catholique a été réinterprétée  à la lumière de la pensée non cartésienne  des civilisations locales. Il s’ensuit qu’elle a été «&amp;nbsp;contaminée&amp;nbsp;» par les traditions  des indiens. En fait, et les deux thèmes&amp;nbsp;: visiteuses et messianisme sont liés, puisque c’est pour lutter contre la corruption et ce fameux service  de visiteuses que le frère Francisco tonne. Or, on voit que ce fanatisme religieux se mêle à l’immoralité, à la corruption, et même pénètre dans toute la société, puisque les visiteuses et même la propre mère de Pantaléon sont gagnées par ces idées et pratiques. Tout cela, Vargas Llosa a pu le constater quotidiennement  dans la société péruvienne.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Quand on voit l’importance grandissante des sectes dans notre civilisation moderne, on peut se poser quelques questions&amp;nbsp;: l’armée péruvienne, son hypocrisie, sa bureaucratie et sa corruption , tout cela est-il si différent de ce qui se passe dans nos pays soi-disant développés&amp;nbsp;?  Vargas Llosa s’est-il montré visionnaire d’un futur qui est maintenant présent&amp;nbsp;? Ce genre de choses est-il inhérent à toute structure bureaucratique&amp;nbsp;? Est-ce encore, comme il le faisait remarquer pour Pantaléon, une perversion de la nature humaine&amp;nbsp;? Si nous pensons au nazisme, par exemple, le fanatisme hitlérien  (Hitler étant le frère Francisco de l’Allemagne)  a coïncidé et fonctionné non seulement  avec la bureaucratie, mais a utilisé cette bureaucratie. Il y a donc collusion totale. Pensons aussi au régime de Vichy. Pouvons-nous honnêtement  penser que c’est ailleurs que se passent des énormités pareilles&amp;nbsp;?&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Technique d’écriture et style&amp;nbsp;:&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Dès le départ, nous sommes déroutés par une écriture inhabituelle&amp;nbsp;:&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Nous n’avons pas le déroulement d’un récit raconté par un narrateur de façon linéaire.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;C’est en fait un livre très satirique, très drôle,  qui déborde  d’ironie.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Les évènements nous sont connus par ce qu’en disent, et surtout qu’en pensent ou en écrivent les personnages. Tout est dit, fait, pensé, apparemment avec le plus grand sérieux. Parfois c’est drôle, parfois c’est horrible et le drôle et l’horrible se mêlent  intimement.  De plus tout est logique, dans les détails comme dans le déroulement de l’action  qui ne peut se terminer que de la façon tragique dont elle se termine, mais avec la notation finale de la mutation de Pantaléon, et le détail de la gourmette&amp;nbsp;! Il ne peut pas en être autrement, étant donné le caractère de Pantoja  et la spécificité de l’armée.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;On peut se demander pourquoi  l’auteur  a choisi le mode comique, puisqu’après tout, il avait déjà, sur le sujet de l’armée, écrit  La ville et les chiens  qui est tout sauf comique, et qui est même assez effrayant. En 1999, il s’en est expliqué de la façon suivante&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;Aussi incroyable que ça puisse paraître, perverti comme je l’étais par la théorie de l’engagement dans sa version sartrienne, au début, j’ai essayé de raconter l’histoire sérieusement. J’ai découvert que c’était impossible, et que l’histoire exigeait la plaisanterie et l’éclat de rire. Ce fut une expérience libératrice, qui m’a révélé – seulement alors-  les possibilités du jeu et de l’humour dans la littérature. A la différence de mes livres  antérieurs, qui m’avaient fait suer de l’encre, j’ai écrit ce roman facilement, en m’amusant beaucoup.&amp;nbsp;»&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Pour  le style proprement dit, ce qui frappe, dès le début, c’est que la phrase, la langue, la pensée, suivent un flux de conscience, c’est-à-dire ne sont pas passées au crible d’un raisonnement, d’une construction&amp;nbsp;:  les dialogues se mêlent, il n’y a pas de concordance des temps, et non seulement les dialogues se mêlent entre eux, mais aussi les époques, les lieux, les personnages, et même le rêve se mêle à la réalité. De plus, l’auteur  décrit gestes, actions, attitudes en même temps que les pensées ou les paroles des personnages, par exemple page 20-21, puis 22&amp;nbsp;:&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;«&amp;nbsp;- Plus de blagues, Scavino, - maintient le téléphone entre l’oreille et l’épaule tandis qu’il allume une cigarette le Tigre Collazos. Nous avons retourné le problème dans tous les sens et c’est la seule solution. Je t’envoie là-bas Pantojita avec sa mère et sa femme.  Bonne chance&amp;nbsp;!&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;-Pochita et  moi nous nous sommes faites à l’idée et nous sommes heureuses d’aller à Iquitos  -plie des mouchoirs, range des jupes, enveloppe des chaussures Mme Léonor. Mais toi tu as vraiment l’air tout chose, comment ça se fait,  mon petit&amp;nbsp;?&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;-Vous êtes notre homme, Pantoja  -se lève et le prend par les bras le colonel Lopez Lopez. Vous allez mettre fin à ce casse-tête.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;-après tout, c’est une ville, Panta, et il paraît que c’est joli – jette des chiffons aux ordures, ferme des sacoches Pochita. Ne fais pas cette tête, ça aurait été pire le haut plateau des Andes, non&amp;nbsp;? » . Cette dernière phrase ne manque pas de sel, quand on découvre, à la fin du roman la mutation de Pantoja.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Prenons par exemple  la phrase&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;Plus de blagues, Scavino, -maintient le téléphone entre l’oreille et l’épaule  tandis qu’il allume une cigarette le Tigre Collazos…&amp;nbsp;» :&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Au lieu d’écrire&amp;nbsp;: plus de blagues, Scavino, dit le Tigre Collazos en maintenant le téléphone entre l’oreille et l’épaule…., Vargas Llosa utilise les verbes actifs, faisant ainsi abstraction du narrateur qui s’interposerait pour nous dire ce que fait le personnage. Il mêle ainsi complètement action et pensée ou discours, comme si nous étions dans la peau du personnage qui agit et pense de façon immédiate, presque instinctive, non réfléchie. On peut citer encore&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;Vous êtes notre homme Pantoja – se lève et le prend par les bras le colonel Lopez Lopez….&amp;nbsp;»&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Il n’y a donc pas de distance entre pensée et gestes ou actions, ce qui oblige le lecteur  à voir lui-même la chose et donc à en rire puisqu’elle est donnée sans intermédiaire. C’est exactement comme si on voit quelqu’un se casser la figure parce qu’en se retournant il n’a pas vu un obstacle&amp;nbsp;: on réagit à ce qu’on voit, non à ce qu’on nous raconte ou à ce qu’on pense. Il n’y a aucune interposition de réflexion ou de récit, ce qui donne , non pas «&amp;nbsp;zut, dit Pantaléon en se cassant la figure », mais «&amp;nbsp;zut, se cassa la figure Pantaléon.&amp;nbsp;»&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Sion applique cela à tout le roman, on n’a plus la distance qui nous fait juger ou prendre du recul, on est  celui qui voit Pantaléon se casser la figure, et qui rit sans avoir eu le temps  de penser .C’est un peu la distinction entre style direct et style indirect.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Le comique naît donc de l’immédiateté, de la concomitance, d’une sensation de réel absolu.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Or, la narration est faite  par un discours rapporté et par un récit épistolaire qui comprend des rapports et des décisions militaires, des lettres.  Il n’y a pas vraiment d’unité de temps, ni de déroulement du temps, donc pas d’unité dans le déroulement du récit qui serait narré par quelqu’un. Nous ne pouvons donc pas avoir de vision univoque, ni dans le temps, ni dans l’espace. Nous découvrons un émaillage d’actions, de pensées, d’écrits…. Que nous devons  réagencer  nous-mêmes.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;C’est comme un kaléidoscope de la réalité, comme différents tableaux, tous subjectifs&amp;nbsp;: on entre dans la vision de chacun des personnages, dans la vie de chaque personnage, dans sa façon de penser et de réagir aux évènements qu’il vit.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Nous avons donc une vision multiple de la réalité, puisqu’elle est perçue de façon différente par tous les personnages  en fonction du présent, mais aussi du passé et de l’avenir de leur histoire personnelle, et même en fonction de leurs rêves.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Les dialogues ou les récits s’entremêlent, se télescopent. On lit des rapports militaires, des lettres, des journaux, on entend des émissions radiophoniques  qui se mêlent au récit, et tout cela pour raconter une histoire individuelle&amp;nbsp;: celle d’un homme qui est dépassé par le succès de son entreprise. Il y a un décalage permanent entre la rigueur militaire avec laquelle il «&amp;nbsp;fait son devoir », et l’aspect scabreux de ce devoir qui finit par l’anéantir, décalage que lui ne perçoit pas.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Or, c’est dans ce réagencement, dans la reconstruction que notre esprit est obligé de faire à partir de toutes ces perceptions, de tous ces vécus personnels différents que nous apparaît l’ironie permanente de l’auteur.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Plutôt que de m’étendre sur l’ironie, je renvoie le lecteur à la très bonne étude qui en a été faite par Roxana  Anca Trofin dans la revue Arches n° 4, et je n’en cite ici qu’un court extrait en guise de conclusion&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;L’écrivain nous présente un monde tragique à travers un miroir qui change le drame en comédie. On s’amuse sur le compte de Pantaléon……Et c’est aussi grâce à l’ironie que ces drames sont supportables par le lecteur. On lui dévoile un univers dramatique déchirant, mais on lui laisse la possibilité de la rédemption, d’une rédemption sereine, car le lecteur peut toujours se dire «&amp;nbsp;Mais si ce n’était qu’un jeu&amp;nbsp;» et comme dans la comédie classique, penser que ce qui est arrivé aux personnages leur est arrivé parce qu’ils sont des êtres inférieurs.&amp;nbsp;»
&lt;a href=&quot;http://www.arches.ro/revue/no04/no4art05.htm&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;L'ironie comme catégorie narrative&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Juanita Alapont  et  Mireille Laharie&lt;/p&gt;</description>
    
    
    
          <comments>http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/01/07/Mario-Vargas-Llosa-Pantal%C3%A9on-et-les-visiteuses#comment-form</comments>
      <wfw:comment>http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/01/07/Mario-Vargas-Llosa-Pantal%C3%A9on-et-les-visiteuses#comment-form</wfw:comment>
      <wfw:commentRss>http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?feed/atom/comments/44</wfw:commentRss>
      </item>
    
  <item>
    <title>DIEGO  et  FRIDA  ***   J.M.G. LE CLEZIO   Editions STOCK</title>
    <link>http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/01/07/DIEGO-et-FRIDA-%2A%2A%2A-J.M.G.-LE-CLEZIO-Editions-STOCK</link>
    <guid isPermaLink="false">urn:md5:2e861ada32fbcc41823cd41330e7ed9c</guid>
    <pubDate>Fri, 07 Jan 2011 16:57:00 +0000</pubDate>
    <dc:creator>Claude Witterkerth</dc:creator>
        <category>Délires</category>
            
    <description>    &lt;p&gt;Diego RIVERA&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Né le 8 décembre 1886 à Guanajuato, décédé le 24 novembre 1957 à San Angel.
Peintre mexicain connu pour ses fresques murales principalement dans les batiments officiel du centre historique de Mexico&amp;nbsp;:
Musée Anahuacalli, Palacio de Bellas Artes.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Frida KAHLO&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Née  le 6 juillet 1907 à Coyoacan, décédée le 13 juillet 1954.
Artiste peintre mexicaine qui a joué un rôle important pour le mouvement artistique mexicain de son époque.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;DIEGO et FRIDA raconte l' histoire d' un couple hors du commun uni par l' art, sur une toile de révolution mexicaine. Frida épouse deux fois Diego, un homme qui a deux fois son âge et fait trois fois son poids. L' art et la révolution sont les seuls points communs de ces deux êtres qui ont exploré toutes les formes de la déraison.
Frida est, pour Diego, cette femme douée de magie entrevue chez sa nourrice indienne; pour Frida, Diego est l' enfant tout puissant que son ventre n' a pas pu porter.
Ils forment donc un couple indestructible,aussi parfait que contradictoire.
La plume talentueuse du prix Nobel de littérature brosse avec grâce leur vie amoureuse, artistique et politique. Deux grandes figures emblématiques du Mexique vues par Le Clézio.
(d' après le club de l' Actualité Littéraire, salon du Livre 2009, invité&amp;nbsp;: le Mexique)&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Diego et Frida, Frida et Diego à leur mariage&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Sites de références
&lt;a href=&quot;http://fr.wikipedia.org/wiki/Diego_Rivera&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;wikipédia&lt;/a&gt;
&lt;a href=&quot;http://fr.wikipedia.org/wiki/Frida_Kahlo&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;wikipédiafrida&lt;/a&gt;
&lt;a href=&quot;http://pserve.club.fr/Frida15.jpg&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;pservefrida&lt;/a&gt;
&lt;a href=&quot;http://pserve.club.fr/FridaDiego31.jpg&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;pservefridadiego&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;</description>
    
    
    
          <comments>http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/01/07/DIEGO-et-FRIDA-%2A%2A%2A-J.M.G.-LE-CLEZIO-Editions-STOCK#comment-form</comments>
      <wfw:comment>http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/01/07/DIEGO-et-FRIDA-%2A%2A%2A-J.M.G.-LE-CLEZIO-Editions-STOCK#comment-form</wfw:comment>
      <wfw:commentRss>http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?feed/atom/comments/43</wfw:commentRss>
      </item>
    
  <item>
    <title>L’HIVER INDIEN : Frédéric Roux (ed. Grasset)</title>
    <link>http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/01/07/L%E2%80%99HIVER-INDIEN-%3A-Fr%C3%A9d%C3%A9ric-Roux-%28ed.-Grasset%29</link>
    <guid isPermaLink="false">urn:md5:03436d4400396f76ec98221785b19783</guid>
    <pubDate>Fri, 07 Jan 2011 16:54:00 +0000</pubDate>
    <dc:creator>Claude Witterkerth</dc:creator>
        <category>Délires</category>
            
    <description>    &lt;p&gt;L’HIVER INDIEN&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Frédéric Roux (ed. Grasset)&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Le journaliste J.L. Ezine présente le roman de la façon suivante&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;Le roman raconte la tribu des indiens Makahs, perdue entre le Pacifique et la forêt américaine. Stud vient de se taper six ans de pénitencier, et ne supporte pas la fausse liberté que les blancs concèdent à son clan, cette paix désastreuse des réserves, faite d’ennui, d’alcool et de misère. Les Makahs ne savent plus rien de leur identité ni de leur culture. Bientôt personne n’entendrait plus parler d’eux, sauf dans les musées d’ethnographie où l’on recueille la trace des mondes perdus. On a bradé leur terre pour le prix d’une Buick d’occasion, puis on les a repoussés au bord de l’océan. Stud le rebelle réussit à convaincre une poignée d’hommes de reprendre la chasse à la baleine que pratiquaient leurs aïeux.&amp;nbsp;» Autant dire que nous nous attendons à un genre assez convenu . Mais très vite on se sent plus ou moins ailleurs, sans trop savoir où, ni pourquoi. Les personnages en particulier ne correspondent pas à ce qu’on attend, on n’a plus de repères… Pourquoi&amp;nbsp;?&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;I)La construction du roman&amp;nbsp;:&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Dès que l’on commence à lire, on a l’impression curieuse d’une non-construction :un personnage arrive après l’autre, au point que les personnages pourraient presque servir à numéroter les différents chapitres&amp;nbsp;: I) Percy et Stud, II) Howard Sykes, III) Nathan Brittles et les dirigeants de la Réserve, IV) Frances, V) Greg, et ainsi de suite… Les personnages et les actions s’ajoutent les uns aux autres, s’empilent pour ainsi dire, de façon un peu lassante. On aimerait peut-être lire un roman plus structuré, plus cartésien…On a souvent l’impression d’être face à un scénario plutôt que face à un roman. L’auteur semble, sinon absent, du moins pas réellement partie prenante. On est un peu surpris par son non-jugement ,par sa manière de sembler étranger à ce qu’il raconte. Bien sûr, un écrivain peut fort bien prendre ce parti, mais inconsciemment le lecteur se met à juger et à construire parce qu’il supporte mal cette attitude de non-pensée.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;On commence à se dire que ça a l’air d’être un ramassis de tous les poncifs et de tous les clichés que nous avons sur l’Amérique. Puis on réfléchit et on se dit qu’il a sans doute voulu nous montrer et nous faire comprendre quelque chose, mais quoi ?? l’Amérique&amp;nbsp;? Les Indiens avilis et dépravés face aux Blancs écolos et bien-pensants&amp;nbsp;?&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Non, on est obligé de dépasser cela et de comprendre que, finalement, ça va beaucoup plus loin&amp;nbsp;: Et si ce roman non construit, qui ne fait que s’écouler, presque se répandre, était l’image ou le témoignage d’autre chose de plus grande envergure, quelque chose comme «&amp;nbsp;l’image en creux&amp;nbsp;» d’une réalité qui dépasse largement les personnages et leurs actions ??&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;II) Les personnages&amp;nbsp;:&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Nous n’allons pas faire ici une présentation ni une étude détaillée des personnages qui d’ailleurs, par certains cotés, nous semblent être des archétypes.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Les Indiens&amp;nbsp;:&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Nous constatons très vite que les Indiens qui sont les protagonistes du roman, ont tous quelque chose en commun&amp;nbsp;: l’abrutissement, l’ennui, et on a une tentative d’explication (p.77):  «&amp;nbsp;Percy savait que ce n’était pas seulement la guerre qui avait fait d’Howard ce qu’il était devenu, c’était aussi sa volonté, la guerre il s’en servait comme d’un alibi. Ils avaient tous un alibi qui leur permettait de supporter ce qu’ils avaient toujours été dans le fond et que leurs ancêtres depuis plusieurs générations avaient été avant eux&amp;nbsp;: des ombres sur une terre dont ils avaient été chassés par ceux qui n’avaient qu’une idée, la détruire. En réalité, ils n’avaient pas été chassés seulement de leur terre, la terre n’appartient à personne, ils avaient été chassés d’eux-mêmes. Ils n’étaient plus en guerre, mais ils n’étaient pas en paix pour autant. Les meilleurs d’entre eux n’étaient que des souvenirs,, du folklore, des figurants pour un film mélancolique, le refrain d’une chanson de Marty Stuart. Un air de mandoline dans les Black Hills.&amp;nbsp;»&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;La vie dans la Réserve de Neah Bay est vide, tous sont passifs, blasés, amorphes. Il convient peut-être de se demander pourquoi. En effet, ils ne correspondent pas du tout à ce que l’on attend&amp;nbsp;: ils ne sont pas conformes aux idées bien-pensantes que nous avons à leur égard et à l’égard de leurs traditions. On est déroutés, et on se dit que l’auteur charge beaucoup ces malheureux.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Notons que, chez les Indiens, ceux qui prennent la tête du «&amp;nbsp;retour aux traditions », Stud et Howard, sont les deux qui ont quitté la Réserve, et dans quelles circonstances&amp;nbsp;! : prison ou guerre du Vietnam. (L’expérience de Greg et Chris qui ont quitté aussi la Réserve n’est pas du tout la même). Leur «&amp;nbsp;incursion&amp;nbsp;» dans le monde des Blancs les a amenés à penser que leur seule chance de survie plus ou moins digne, était le retour à leurs traditions qu’ils ont perdues, sans nul doute d’ailleurs, à cause des Blancs. Mais ils n’arriveront jamais à retrouver leur dignité, parce qu’ils sont totalement avilis et dégénérés, sans doute à cause des Blancs, et aussi parce que ces Blancs les en empêcheront. D’ailleurs que signifie «&amp;nbsp;le retour aux traditions&amp;nbsp;» pour des hommes dont les seules références sont des personnages de film , c’est-à-dire des références qui sont prises dans un monde qui n’est pas le leur&amp;nbsp;?&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Et pour faire bonne mesure, lorsque nous découvrons les «&amp;nbsp;acolytes&amp;nbsp;» qu’ils vont chercher hors de la Réserve pour qu’ils prennent part à leur entreprise, nous découvrons qu’ils sont encore pires… Quitter la Réserve les a conduits à une plus grande violence, une plus grande délinquance. Nous ne sommes pas en face d’être immoraux ou cyniques, nous sommes devant des individus absolument amoraux.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Les Blancs&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Lorsque l’auteur parle des Blancs, on commence vraiment à se demander où on va, car, s’il charge les Indiens, c’est sans doute, pense-t-on, soit pour magnifier les Blancs par opposition, soit pour nous convaincre qu’ils ont conduit les Indiens à devenir ce qu’ils sont. Or, la façon dont ils nous apparaissent semble encore pire que ce que nous avons vu des Indiens.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;En effet, ils ne trouvent pas davantage grâce aux yeux de l’auteur qui évoque un tableau parfaitement négatif de la société «&amp;nbsp;wasp&amp;nbsp;» américaine. Les personnages qu’il nous présente sont tout aussi avilis et dégénérés que les Indiens. Le «&amp;nbsp;gourou&amp;nbsp;» Saul Holmes, Frances, sa mère, Helga, Robert et Charlene Van Dooren etc… sont une véritable caricature de la société américaine moderne où tout semble fonctionner, comme le disent Marion Larsen et Donovan Thomas (les deux journalistes), à l’émotion pour certains, au cynisme pour d’autres. Les dérives sectaires et les fuites dans l’exotisme incohérent ou inconséquent, ainsi que dans l’émotion égoïste et l’individualisme ont dénaturé cette société.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Nous découvrons une série de personnages totalement perturbés ou cyniques , voire dangereux. Les plus effrayants sont sans nul doute les écologistes, ou pseudo-écologistes. Si des personnages comme Frances, sa mère et l’amie de cette dernière nous semblent inoffensifs, il n’en est certes pas de même de l’équipage du Whale Will . La preuve peut en être apportée par le discours du «&amp;nbsp;colonel&amp;nbsp;» Saul Holmes (p.358-359)&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;Tant que Dieu me prêtera la force, je serai entre le criminel et sa victime. Dieu est au dessus des lois des hommes, mais la vie, elle aussi, est au dessus des lois des hommes, elle est sacrée. Nous savons tous ce que la mort fait des baleines, mais sommes-nous conscients de ce que la mort des baleines fait de nous&amp;nbsp;? Des assassins&amp;nbsp;! Des meurtriers&amp;nbsp;! Des génocidaires&amp;nbsp;! Les baleines et les dauphins ne se tuent pas les uns les autres, c’est une leçon qu’ils nous donnent, une leçon d’humanité&amp;nbsp;! ...Tous ces tueurs de baleines ne sont rien d’autre que des brutes meurtrières, des tueurs en série. Leurs mains sont rouges du sang de créatures innocentes, sensibles, intelligentes … La douleur de leurs milliers de victimes est notre guide, à moi et mon équipage, partout où nos forces pourront nous porter, nous n’aurons de repos, moi et mon équipage, tant qu’ils n’auront pas disparu à leur tour de la surface de la terre et de l’océan.&amp;nbsp;»&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Plus loin (p.364), parlant des journalistes qui écoutent ce discours, on trouve&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;Intimidés par le discours pompeux du colonel, ils finissaient par intérioriser le raisonnement qui voudrait que n’importe quel animal l’emporte sur l’homme, que la Nature sans l’humanité serait un Eden, que celui qu’il faut harponner c’est l’Indien réel, et non pas la baleine abstraite.&amp;nbsp;»&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Nous sommes en face de gens plus ou moins crapuleux, en particulier Saul Holmes et, comme le constatent les deux malheureux journalistes plus proches des Indiens&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;Si l’opinion publique le soutient et elle le soutiendra puisqu’elle marche à l’émotion plus qu’à la raison…les Makahs ne font pas le poids…loin de là&amp;nbsp;!&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Ces Blancs finalement, sous couvert de la protection des animaux et de la nature, piétinent l’humanité des Indiens et sont prêts à les tuer, tout comme d’ailleurs les Indiens sont prêts à tuer les Blancs .&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;III)La chasse à la baleine&amp;nbsp;?&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Cette chasse à la baleine n’en finit pas de se préparer, nous promet l’aventure, au milieu de la zizanie et des luttes d’influence dans la Réserve. Nous l’attendons depuis le début alors va-t-elle avoir lieu, et comment&amp;nbsp;? A la page 371, nous trouvons la phrase&amp;nbsp;:  «… maintenant que la perspective de harponner une baleine pour de bon se rapprochait jusqu’à devenir presque réelle, ils craignaient pour leurs vies.&amp;nbsp;»&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Constatons maintenant comment se termine le roman&amp;nbsp;: les deux personnages les pires de ce groupe d’Indiens, à savoir Greg et Chris, qui veulent fuir la justice, volent un bateau, le Boston whaler, c’est-à dire un baleinier, pour s’enfuir au Canada. Or, que font-ils, en réalité lorsqu’ils ont démarré le bateau&amp;nbsp;? Lisons attentivement le texte&amp;nbsp;:&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;1) «&amp;nbsp;Sur la gauche, ils pouvaient apercevoir la silhouette du Whale Will qui émergeait de la brume. Greg a gardé le cap au nord un moment avant de virer doucement jusqu’à ce que la proue du hors-bord soit dans l’axe du navire des écologistes.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Trois cents mètres à peine séparaient le Boston Whaler du Whale Will.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;- On y va, il a dit, sans même se tourner vers Chris.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;- Pourquoi pas , lui a répondu Chris en souriant.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Greg a tourné la poignée des gaz à fond.
Leurs deux rires ont rebondi à la surface de l’eau, couverts par la vacarme infernal des deux moteurs hors-bord.&amp;nbsp;»
Ainsi donc, ces deux personnages se font sauter en même temps qu’ils font sauter le bateau des Blancs, et ceux qui restent s’enferrent dans leur attitude après les avoir enterrés ,allant à l’échec total:&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;2) «&amp;nbsp;…des cris venus de la route en contrebas ont retenti&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;Makahs assassins&amp;nbsp;» ;&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Stud s’est penché sur la tombe de Greg, il a empoigné la tronçonneuse, il s’est retourné vers les manifestants encadrés par les policiers et les gardes nationaux, et il l’a brandie au dessus de sa tête&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;- On y va , il a demandé aux trois autres.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;- quand on fait pas couler assez de sang, on est un sauvage, lui a répondu Howard.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Stud a démarré la tronçonneuse.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Les quatre indiens, épaule contre épaule, ont descendu doucement la pente qui les menait à la route en faisant attention de ne pas marcher sur les tombes….&amp;nbsp;»&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Donc, la baleine qu’il faut chasser pour revenir aux traditions est-elle symbolisée par le Whale Will qui représente toute la civilisation blanche avec son arrogance et son refus de se laisser questionner&amp;nbsp;? Ces Indiens avilis et dégénérés retrouvent-ils, en tuant les Blancs et le symbole de leur puissance , leur dignité perdue&amp;nbsp;? Rien n’est moins sûr. Comme le signale la critique parue dans Télérama&amp;nbsp;:&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;«&amp;nbsp;…il ne se passe pas grand-chose dans l’Hiver indien. On est aussi loin que possible de l’épopée, de Moby Dick, du combat épique aux accents bibliques. Plutôt dans l’antichambre du réel et de l’action. Dans une allégorie pleine de dérision du monde contemporain, des vains combats, de la vacuité spirituelle, qui se déchiffre en filigrane d’un tableau des États-Unis dans lequel l’ironie se joue superbement des stéréotypes et des clichés.&amp;nbsp;» (Nathalie Crom).&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;L’auteur renvoie dos à dos, ou face à face, Indiens et Blancs, semblant ne prendre parti pour personne et n’avoir de sympathie pour personne.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;On peut se demander s’il s’agit d’une évocation désabusée et pessimiste de l’Amérique, et seulement de l’Amérique.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Dans les deux camps, même si, au départ, il y a une idée qui peut être positive, d’un coté retrouver sa dignité, de l’autre protéger la nature, ces idée sont totalement dévoyées et viciées parce que ……la nature humaine retombe toujours dans ses ornières. La réflexion de l’auteur est à la fois ironique et d’un pessimisme noir&amp;nbsp;: on se rend compte que, bien que dans une Réserve, les Indiens ont assimilé et épousé toutes les habitudes et tous les comportements des blancs, surtout les mauvais. Quant aux Blancs, pour faire triompher leurs idées pseudo-écologiques,ils sont prêts à tous les excès et à toutes les corruptions, y compris et surtout à tuer les Indiens.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Bien sûr, il reste que ce sont les Indiens les pauvres, les dégénérés, mais les Blancs ne valent pas mieux&amp;nbsp;: ils se sont avilis et abrutis eux-mêmes, et veulent imposer leur pseudo-morale, tout comme les Indiens veulent imposer leur chasse à la baleine.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;De quelque coté qu’on se tourne, on ne trouve que régression et barbarie. Alors qu’au départ on se dit que l’auteur force le trait, au fur et à mesure de la lecture, on constate qu’il regarde ses personnages avec un réalisme ironique et parfois amer, malgré une certaine truculence et certains passages comiques.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Nous nous trouvons face à un roman de la dérision et de l’échec. Mais cet échec n’est pas seulement celui de la société américaine, il est évidemment celui de toutes nos sociétés modernes , comme le signale J.L.Ezine&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;Stud le rebelle réussit à convaincre une poignée d’hommes de reprendre la chasse à la baleine que pratiquaient leurs aïeux. C’est ce défi, à la fois tragique et burlesque, qui fait la trame du roman&amp;nbsp;: par un paradoxe inouï, les pionniers du retour salvateur à la nature vont se heurter aux défenseurs d’icelle, une secte d’écolos fondamentalistes. C’est «&amp;nbsp;Moby Dick&amp;nbsp;» à l’envers&amp;nbsp;: aujourd’hui le capitaine Achab n’affronte pas le cachalot, mais le discours sur le cachalot. «&amp;nbsp;L’Hiver indien est dédié aux espèces en voie de disparition&amp;nbsp;: faut-il y compter l’homme anéanti par ses névroses&amp;nbsp;? N’importe, le requiem est splendide&amp;nbsp;: enfin un roman qui nous élargit la vie.&amp;nbsp;»&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Mireille Laharie&lt;/p&gt;






&lt;p&gt;Frédéric ROUX&lt;/p&gt;</description>
    
    
    
          <comments>http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/01/07/L%E2%80%99HIVER-INDIEN-%3A-Fr%C3%A9d%C3%A9ric-Roux-%28ed.-Grasset%29#comment-form</comments>
      <wfw:comment>http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/01/07/L%E2%80%99HIVER-INDIEN-%3A-Fr%C3%A9d%C3%A9ric-Roux-%28ed.-Grasset%29#comment-form</wfw:comment>
      <wfw:commentRss>http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?feed/atom/comments/42</wfw:commentRss>
      </item>
    
  <item>
    <title>LA  CATHEDRALE  DE  LA  MER  ***  Falcones ILDEFONSO Editions Robert Laffont, 615 pages.</title>
    <link>http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/01/07/LA-CATHEDRALE-DE-LA-MER-%2A%2A%2A-Falcones-ILDEFONSO-Editions-Robert-Laffont%2C-615-pages.</link>
    <guid isPermaLink="false">urn:md5:34ac8595c480e3065a6b23d31cfb7de4</guid>
    <pubDate>Fri, 07 Jan 2011 16:52:00 +0000</pubDate>
    <dc:creator>Claude Witterkerth</dc:creator>
        <category>Délires</category>
            
    <description>    &lt;p&gt;LA  CATHEDRALE  DE  LA  MER&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Falcones ILDEFONSO
Editions Robert Laffont, 615 pages.
Traduit de l' espagnol par Anne Plantagenet&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;En Espagne, un avocat d' affaires connait un immense succès avec un livre retraçant l' épopée d' un porteur barcelonais qui aida à bâtir Santa Maria del Mar au XIVe siècle.
Ildefonso Falcones, grand lecteur et fin connaisseur de l' Espagne médiévale, a consacré dix années à l' écriture de La Cathédrale de la mer, son premier roman, qui lui vaut une renommée internationale et deux millions de lecteurs dans le monde en une année.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Présentation de l' éditeur&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Fresque historique d' une qualité rare, La Cathédrale de la mer, véritable phénomène éditorial, est enfin publié en France en Avril 2008.
Au coeur de la Barcelone médiévale, de la Grande Peste à l' Inquisition, Arnau, jeune paysan, endure les pires tourments et humiliations pour devenir un homme libre. Son destin hors du commun en fera le héros de tout un peuple...
Au XIVe siècle, au rythme de la construction de l' église Santa Maria del Mar, chef-d' oeuvre du gothique catalan édifié &quot;pour le peuple et par le peuple&quot; en un temps record ( cinquante-sept ans), le lecteur suit pas à pas le parcours semé d' embuches d' Arnau Estanyol pour conquérir sa liberté. Fils d' un paysan exilé à Barcelone, devenu membre des bastaixos, une confrérie de porteurs de pierres chargée de convoyer leurs chargements jusqu' à la future cathédrale, puis vaillant soldat du roi, il fait  fortune avec l' aide du juif Hasdaï, dont il a sauvé les enfants.
Le voilà riche cambiste, consul... et époux, bien malgré lui, de la pupille du roi. Malgré son statut et ses nombreuses responsabilités dans la cité catalane, il saura résister aux plus terribles machinations, à l' Inquisition, et n' aura de cesse de défendre les pauvres et les esclaves...
Ce roman foisonnant de personnages et de rencontres, de trahisons et d' histoires d' amour est un tourbillon.
Acteur et témoin des grands maux de l' époque, son héros est tour à tour confronté aux conflits militaires, aux révoltes populaires, à la Grande Peste et aux hérésies. Par- delà l' intrigue menée de main de maître par Ildefonso Falcones, la Cathédrale de la mer est aussi un chant d' amour à une ville et à ses habitants, ainsi qu' un hymne à la fraternité.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Sites de références&amp;nbsp;:
&lt;a href=&quot;http://www.laprocure.com/recherches/livres/ildefonso-falcones/la-cathedrale-la-mer-roman_9782221107812.aspx&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;laprocure.com&lt;/a&gt;
&lt;a href=&quot;http://www.actualite-litteraire.com/blog/index.php?q=ildefonso+falcones#search&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;actualite-litteraire.com&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;</description>
    
    
    
          <comments>http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/01/07/LA-CATHEDRALE-DE-LA-MER-%2A%2A%2A-Falcones-ILDEFONSO-Editions-Robert-Laffont%2C-615-pages.#comment-form</comments>
      <wfw:comment>http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/01/07/LA-CATHEDRALE-DE-LA-MER-%2A%2A%2A-Falcones-ILDEFONSO-Editions-Robert-Laffont%2C-615-pages.#comment-form</wfw:comment>
      <wfw:commentRss>http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?feed/atom/comments/41</wfw:commentRss>
      </item>
    
  <item>
    <title>ITINERAIRE D' ENFANCE  ***  Duong Thu Huong</title>
    <link>http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/01/07/ITINERAIRE-D-ENFANCE-%2A%2A%2A-Duong-Thu-Huong</link>
    <guid isPermaLink="false">urn:md5:c01f3efbe253aafad6e2918351a192bc</guid>
    <pubDate>Fri, 07 Jan 2011 16:50:00 +0000</pubDate>
    <dc:creator>Claude Witterkerth</dc:creator>
        <category>Délires</category>
            
    <description>    &lt;p&gt;ITINERAIRE D' ENFANCE&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Duong Thu Huong&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Traduit du vietnamien par Phuong Dang Tran&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Sabine Wespieser Editeur , 380 pages&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Biographie (ref. Louis de Courcy, La Croix 31 Mai 2007)&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Née en 1947, ainée de 2 soeurs et de 2 frères. S' engage pendant la guerre comme ' soldat chanteuse' sur le front bombardé par les Américains. Ecrivain à la gloire de la révolution communiste, elle finit par demander l' abolition de la dictature du prolétariat et milite pour la démocratie, ce qui lui vaudra son exclusion de l' Union des écrivains vietnamiens et du Parti Communiste en 1990. Démunie de tous ses droits civiques, elle écrit des romans qui dénoncent le régime totalitaire qui sévit au Vietnam. Elle est arrêtée et emprisonnée sans procès en Avril 1991 avec comme seul livre un dictionnaire de Français. Sensibles à sa cause, Amnesty international, l' association internationale d' écrivains( PEN) et Danielle Mitterrand, présidente de France libertés concourent à sa libération en Novembre 1991 . Elle vivra un exil intérieur en résidence surveillée à Hanoï pendant 15 ans.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Elle envoie ses manuscrits, interdits de sortie au Vietnam, aux éditeurs français qui traduisent et publient&amp;nbsp;:&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;1991: Le paradis des aveugles ( Editions des femmes)&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;1992: Roman sans titre ( Editions des femmes)&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;1996: Au- delà des illusions ( Editions Philippe Picquier), féroce réquisitoire contre la nomenklatura, prix Femina et prix du meilleur roman étranger. Son premier roman paru au Vietnam en 1983, alors que la publication de ses livres était encore autorisée&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;1998: Myosotis (Editions Philippe Picquier), allégorie politique&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;1999: Histoire d' amour racontée avant l' aube (Editions de l' Aube)&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;2006: Terre des oublis ( Editions Sabine Wespieser) , récit sur les séquelles de la guerre.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Invitée par son éditeur en Janvier 2006 lors de la publication de ce roman, elle vint à Paris et décida de ne pas rentrer au Vietnam. «&amp;nbsp;Je ne suis pas une réfugiée politique, explique -t- elle. Je reste ici pour travailler librement. Je vis au jour le jour. A 60 ans, j' ai enfin le droit de profiter de la vie ». Prix des lectrices de Elle en 2007&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;2007: Itinéraire d' enfance ( Editions Sabine Wespieser), son deuxième roman paru au Vietnam en 1985, puis traduit en russe (le seul de ses livres à ce jour).&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Seul écrivain vietnamien à ce jour dont l' oeuvre a été intégralement traduite en français.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Sites de références:
&lt;a href=&quot;http://www.chateaudebrou.com/vietnam/parcoursnord.htm&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;chateaudebrou.com&lt;/a&gt;
&lt;a href=&quot;http://www.evene.fr/celebre/biographie/duong-thu-huong-21455.php&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;evene.fr&lt;/a&gt;
&lt;a href=&quot;http://www.letemps.ch/livres/Critique.asp?Objet-5116&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;letemps.ch&lt;/a&gt;
&lt;a href=&quot;http://www.lechoixdeslibraires.com/livre-36063-itineraire-d-enfance.htm&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;lechoixdeslibraires.com&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Le livre&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Roman de formation d' une dissidente, il remporte un énorme succès qui perdure et surprend encore son humble auteur. Il aura fallu presque un quart de siècle en France pour découvrir cet ouvrage fortement autobiographique qui retrace le parcours d' une jeune fille de douze ans dans le Nord Vietnam, à la fin des années cinquante.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Bê, la narratrice, est une élève modèle qui va se révolter contre la sottise, contre l' autorité aveugle, contre les puissances du mal.
Humiliée, profondément blessée, elle décide alors de quitter sa mère, d' abandonner son village et de traverser le Nord Vietnam pour aller se consoler auprès de son père, capitaine dans une caserne de la frontière nord ( avec la Chine).&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Voyage initiatique aux aventures et péripéties palpitantes par un auteur qui faisait ses premiers pas en littérature et s' affirmait déjà comme une grande romancière.&lt;/p&gt;</description>
    
    
    
          <comments>http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/01/07/ITINERAIRE-D-ENFANCE-%2A%2A%2A-Duong-Thu-Huong#comment-form</comments>
      <wfw:comment>http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/01/07/ITINERAIRE-D-ENFANCE-%2A%2A%2A-Duong-Thu-Huong#comment-form</wfw:comment>
      <wfw:commentRss>http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?feed/atom/comments/40</wfw:commentRss>
      </item>
    
  <item>
    <title>DE SOIE ET DE SANG   QIU XIAOLONG</title>
    <link>http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/01/07/DE-SOIE-ET-DE-SANG-QIU-XIAOLONG</link>
    <guid isPermaLink="false">urn:md5:49cbb25aba175d10bc95d01c2ec07588</guid>
    <pubDate>Fri, 07 Jan 2011 16:48:00 +0000</pubDate>
    <dc:creator>Claude Witterkerth</dc:creator>
        <category>Délires</category>
            
    <description>    &lt;p&gt;DE SOIE ET DE SANG&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;QIU XIAOLONG&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Traduit de l' américain par Fanchita Gonzalez Battle, ed. Liana Levi, 2007, 368 pages&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Bibliographie sommaire&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Mort d' une héroîne rouge, 2001&amp;nbsp;: un des 5 meilleurs romans politiques de tous les temps.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Traduit en chinois avec d' importants changements et coupures pour éviter tout contenu politique sensible.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Visa pour Shanghai, 2003&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Encres de Chine, 2006&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Le très corruptible mandarin, 2006&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;De soie et de sang, 2007&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;QIU XIAOLONG&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Ecrivain et poète chinois né à Shanghai. Lors de la Révolution culturelle, son père est la cible des révolutionnaires et lui- même est interdit d' école. Il réussit néanmoins à soutenir une thèse sur Thomas Stearns Eliot et poursuit ses recherches aux Etats- Unis. Les évènements de Tian' an men le décideront à y rester. Il choisit alors d' écrire en langue anglaise. Ses romans sont aujourd' hui traduits dans une douzaine de pays.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Il nous fait découvrir la Chine de l' ère Deng Xiaoping, dépeinte comme un mélange détonnant d' ultra- libéralisme, de corruption galopante, de main- mise du Parti et de tradition millénaire.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Sites de référence:
&lt;a href=&quot;http://www.chine-informations.com/guide/qipao-robe-traditionnelle-chinoise_1080.html&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;chine-informations.com&lt;/a&gt;
&lt;a href=&quot;http://www.lechoixdeslibraires.com/livre-34660-de-soie-et-de-sang.htm&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;lechoixdeslibraires.com&lt;/a&gt;
&lt;a href=&quot;http://www.passiondulivre.com/livre-34660-de-soie-et-de-sang.htm&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;passiondulivre.com&lt;/a&gt;
&lt;a href=&quot;http://www.rue89.com/2007/10/02/qiu-xiaolong-flic-et-poete-a-shanghai&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;rue89.com&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Présentation de l' éditeur&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Une femme en qipao rouge. Assassinée. Le vêtement est le symbole de l' élégance bourgeoise des années trente. Un symbole à renverser, pour les tenants de la pensée révolutionnaire. Est- ce la clé du meurtre, et de ceux qui vont suivre&amp;nbsp;?&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;L' inspecteur principal Chen, aux prises avec ce tueur en série, le premier de l' histoire de Shanghai, se raccroche à Confucius&amp;nbsp;: Il y a des choses qu' un homme fait, et d' autres qu' il ne fait pas. Mais dans une époque de transition aussi mouvante que celle de la Chine post- Mao, peut- on avec certitude différencier le bien du mal&amp;nbsp;? Car la Révolution Culturelle, et son cortège de meurtrissures, est passée par là...&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Rue89&amp;nbsp;:&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Ses traductions de poèmes classiques pour ce roman le conduisent ultérieurement à publier un recueil de poèmes d' amour chinois puis de poèmes des dynasties Tang et Song.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;La nourriture, la gastronomie étant une occupation essentielle et pas seulement en Chine, ses romans nous font également saliver à la description des plats les plus étonnants des cuisines de Shanghai et de Canton et ont même conduit l' auteur à écrire un livre sur le sujet.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Plus originales sont les références à la psychanalyse, que la Chine s' est mise à découvrir ces dernières années. Le roman de Qiu fait ainsi du complexe d' Oedipe le coeur de l' intrigue policière.&lt;/p&gt;</description>
    
    
    
          <comments>http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/01/07/DE-SOIE-ET-DE-SANG-QIU-XIAOLONG#comment-form</comments>
      <wfw:comment>http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/01/07/DE-SOIE-ET-DE-SANG-QIU-XIAOLONG#comment-form</wfw:comment>
      <wfw:commentRss>http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?feed/atom/comments/39</wfw:commentRss>
      </item>
    
  <item>
    <title>LE RÉEL IMAGINAIRE dans MAL DE PIERRES - Comparaison avec CENT ANS DE SOLITUDE</title>
    <link>http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/01/07/LE-R%C3%89EL-IMAGINAIRE-dans-MAL-DE-PIERRES-Comparaison-avec-CENT-ANS-DE-SOLITUDE</link>
    <guid isPermaLink="false">urn:md5:24b23562f73abfc29749f35c4b159480</guid>
    <pubDate>Fri, 07 Jan 2011 16:46:00 +0000</pubDate>
    <dc:creator>Claude Witterkerth</dc:creator>
        <category>Délires</category>
            
    <description>    &lt;p&gt;LE RÉEL IMAGINAIRE dans MAL DE PIERRES&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Comparaison avec CENT ANS DE SOLITUDE&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;MAL DE PIERRES Milena Agus MilenaAgus (Liana Levi 2007)&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;CENT ANS DE SOLITUDEgabriel garcia Marquez Gabriel García Márquez (Points Seuil n° 1)&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;En 2007, nous arrivent deux livres qu’à priori rien ne rapproche. L’un est Mal de pierres,premier succès de Milena Agus, l’autre est l’édition commémorative d’un très grand roman, le plus grand, peut-être, de la deuxième moitié du XX ème siècle&amp;nbsp;: Cent ans de solitude dont c’est le quarantième anniversaire. Celui-ci est publié par la Real Academia española et la Asociación de Academias de la lengua española. Gabriel García Márquez, 25 ans après avoir reçu le prix Nobel, a révisé le texte pour cette édition que l’on peut considérer comme définitive, et même officielle. L’achevé d’imprimer est inhabituel&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;Ce livre a été achevé d’imprimer le 6 mars 2007, jour du 80 ième anniversaire de Gabriel García Márquez, et du 140ième
anniversaire de l’ascension de Remedios la Belle au ciel.&amp;nbsp;»
Face au géant quadragénaire, le petit livre de Milena Agus «&amp;nbsp;Mal de pierres&amp;nbsp;» n’est qu’un nouveau-né. Paru en mai en France, il atteint 120.000 exemplaires à la fin de l’année 2007, et compte déjà 14 traductions.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;En dehors de cette concomitance, tout sépare et oppose les deux œuvres. En effet, qu’y a-t-il de commun entre l’imaginaire débridé d’une Amérique latine qui n’en finit pas de sortir de son éternelle jeunesse baroque, et celui, ô combien bridé, de la vieille Europe, même méditerranéenne&amp;nbsp;?&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;I) DES PERSONNAGES POUR QUI LE RÉEL IMAGINAIRE A AUTANT DE RÉALITÉ QUE LE RÉEL «&amp;nbsp;OBJECTIF&amp;nbsp;»&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Alors que, dans Cent ans de Solitude, aucun personnage n’est capable de faire le tri entre réel imaginaire et réel ordinaire, dans Mal de pierres il n’y en a qu’un seul de ce type, la grand-mère. La pauvre femme n’a aucune chance de trouver sa place dans un village européen, et à fortiori en Sardaigne. Elle pourrait plus facilement la trouver à Macondo, y compris, pourquoi pas, comme membre de la famille Buendía, dont elle est proche non seulement par le réel imaginaire, mais par la solitude et la nostalgie. La maison des Buendía, «&amp;nbsp;cette maison de fous&amp;nbsp;» comme l’appelle Úrsula, a pour équivalent, dans Mal de pierres, «&amp;nbsp;l’endroit où vit la folle »(p.104).&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Sa folie est bien décrite par ses sœurs le jour où, dans le plus grand secret, elles convoquent la future mère de la narratrice «&amp;nbsp;pour lui apprendre quel sang coule dans les veines du garçon qu’elle aime et de qui elle aura des enfants&amp;nbsp;» (p.102). C’est «&amp;nbsp;une espèce de folie amoureuse, à savoir qu’il suffisait qu’un homme avenant franchisse leur porte et lui sourie ou seulement la regarde pour qu’elle le considère comme un soupirant.&amp;nbsp;» (p.105).&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Bien des années plus tôt, à l’époque où les premières lampes à pétrole venaient d’arriver à Macondo, un homme avenant avait franchi la porte de la maison des Buendía&amp;nbsp;: Pietro Crespi. Lui aussi, il aurait suffi qu’il sourie ou seulement regarde les deux jeunes filles de la maison pour qu’elles le considèrent comme un soupirant. Or, il avait fait bien plus&amp;nbsp;: il était arrivé avec le piano mécanique qui, pourrait-on dire, avait ouvert le bal de leurs amours. Après son départ, «&amp;nbsp;Rebecca attendait l’amour vers quatre heures de l’après-midi », tous les jours, alors que la mule du courrier, porteuse des lettres de Pietro Crespi, ne passait que tous les quinze jours. Un jour la mule ne vint pas, et Rebecca devint  «&amp;nbsp;folle de désespoir ». «&amp;nbsp;En découvrant la passion de Rebecca, qu’il ne fut pas possible de tenir secrète à cause de ses cris, Amaranta fut prise d’un accès de fièvre. Elle aussi endurait avec souffrance l’écharde d’un amour solitaire.&amp;nbsp;» . Elle avait accumulé dans une mallette les lettres «&amp;nbsp;adressées et jamais envoyées à Pietro Crespi ». L’épisode débouche sur la folie et la tragédie que l’on sait (voir les pages 84 à 134 de Cent ans de solitude de Points Seuil, n° 1, à laquelle on se réfèrera ici ). Je le rapporte sans vouloir pousser plus loin la comparaison, mais, à la lecture de la phrase de Milena Agus&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;une espèce de folie amoureuse…&amp;nbsp;» j’avoue ne pas pouvoir éviter de penser, à tort ou à raison, à la folie d’Amaranta.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Dans Mal de pierres, cette folie ne se réduit pas à un épisode isolé, mais est une constante du personnage. Tout commence ce dimanche, à la messe où, toute petite, elle regarde un garçon pour la première fois, dénoue pour lui ses cheveux, et…reçoit sa première raclée («&amp;nbsp;mais je l’aime, et lui aussi ») (p.105). Beaucoup plus tard, devenue mère, voyant une jeune inconnue franchir leur porte rue Manno elle se précipite vers son fils en criant&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;Elle est arrivée&amp;nbsp;! La personne que tu attendais est arrivée&amp;nbsp;! ». Encore l’Amour qui frappe à la porte&amp;nbsp;! (p.46). Or, comment se termine cette histoire de fous&amp;nbsp;? Réponses p.109&amp;nbsp;:  «&amp;nbsp;Le mariage de papa et maman a toujours été sans nuage », et p.45&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;Ma grand-mère a été tout entière à moi au moins autant que … ma mère tout entière à mon père.&amp;nbsp;» Dans ce cas précis, on est bien obligé d’admettre que l’imaginaire débridé de la grand-mère est tombé juste, et que ses lubies avaient quelque chose à voir avec la réalité.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Il faudrait forger pour elle si on ne l’avait pas déjà fait pour les personnages de la littérature sud-américaine la notion de «&amp;nbsp;réel imaginaire »… Sa volonté de faire de son fils un pianiste, est à comparer à la volonté de Fernanda de faire de sa fille une grande claveciniste et de son fils un pape(ce qu’ils ne deviennent d’ailleurs ni l’un ni l’autre alors que le père de la narratrice devient, lui, un grand pianiste.).&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;La grand-mère, bien sûr, n’est pas toujours tombée aussi juste, et le roman est le récit de ses innombrables échecs. Dans les autres cas, en effet, ses lubies ne se sont pas réalisées. Dans son adolescence, chaque fois qu’elle s’inventait un fiancé, sa lubie volait en éclats au contact de la réalité, selon un processus qui, de nouveau est bien décrit par les grands-tantes de la narratrice&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;elle attendait alors une visite, une déclaration d’amour, une demande en mariage, et elle écrivait sans arrêt dans ce maudit cahier qu’elles avaient cherché pour l’amener au médecin de l’hôpital psychiatrique, mais qui était resté introuvable. Evidemment personne ne la demandait jamais en mariage, elle attendait, le regard fixé sur le portail, assise dans le fauteuil à haut dossier, vêtue de ses plus beaux habits, avec ses boucles d’oreilles, très belle, car elle l’était vraiment … elle écrivait des lettres à ces hommes, ou des poèmes d’amour, et quand elle comprenait qu’ils ne reviendraient jamais, c’était une tragédie, elle hurlait, se roulait par terre, voulait se supprimer et supprimer tout ce qu’elle avait produit, et il fallait l’attacher à son lit avec des bandes de tissu. »(p.106). Comment ne pas penser ici à Rebecca sur le sol mangeant de la terre, à Amaranta plus tard, dans son fauteuil, brodant dans le patio, et aussi à Fernanda, découvrant qu’elle ne sera jamais reine,malgré qu’elle en ait&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;En un jour, d’un seul coup brutal la vie lui asséna tout le poids de (la) réalité »…(p.237).&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Cet affrontement entre réel et imaginaire, dans lequel l’un vole en éclats au contact de l’autre, ne réduit pas le vaincu à néant. Il reste toujours quelque chose de l’imaginaire, ne serait-ce que ses séquelles.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Le cahier, les lettres, les poèmes de la grand-mère font d’elle un fauteur de troubles&amp;nbsp;: dégâts dans la vie familiale, désordres dans la vie sociale (les sœurs de la folle ne trouveront pas de mari au village), mutilations corporelles (p.57). Et que dire des mutilations de son âme&amp;nbsp;? (p.107-108)&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;C’est moi qui aurais dû mourir, pas votre femme. Votre femme possédait la chose principale qui embellit tout. Pas moi. Moi je suis laide. Ma place est sur le fumier et les ordures. C’est moi qui aurais dû mourir ». Dieu même est mis en cause , car enfin «&amp;nbsp;s’il créait une personne sur un certain modèle, il ne pouvait pas prétendre ensuite qu’elle agisse comme si elle était faite sur un autre modèle »(p.81). L’imaginaire de la grand-mère est en butte aux superstitions les plus révélatrices de la folie des autres&amp;nbsp;: Sa mère «&amp;nbsp;avait appelé le prêtre pour chasser le diable de son corps (mais le prêtre l’avait bénie et avait dit que c’était une bonne petite, et qu’il n’y avait pas là l’ombre d’un diable)&amp;nbsp;» (p.105). Pour l’anecdote, signalons au passage que cette phrase pourrait servir de résumé à un autre roman de Gabriel García Márquez&amp;nbsp;: De l’Amour et autres Démons&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;En fait, même en tant que désordre l’imaginaire de la grand-mère a sa place dans le réel&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;D’après maman en effet, dans une famille le désordre doit s’emparer de quelqu’un parce que la vie est ainsi faite, un équilibre entre les deux, sinon le monde se sclérose et s’arrête. Si nos nuits sont sans cauchemars, si le mariage de papa et maman a toujours été sans nuages, si j’épouse mon premier amour, si nous ne connaissons pas d’accès de panique et ne tentons pas de nous suicider, de nous jeter dans une benne à ordures ou de nous mutiler, c’est grâce à grand-mère qui a payé pour nous tous. Dans chaque famille, il y a toujours quelqu’un qui paie son tribut pour que l’équilibre entre ordre et désordre soit respecté et que le monde ne s’arrête pas.&amp;nbsp;» …. «&amp;nbsp;Nous devons lui être reconnaissants parce qu’elle a pris sur elle tout le désordre qui peut-être serait retombé sur papa ou sur moi.&amp;nbsp;» (p.109). La mère de la narratrice a tout de suite compris que ce que percevait la grand-mère s’insérait tout naturellement dans la réalité.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Dans l’histoire du Rescapé («&amp;nbsp;l’amour que vous avez inventé entre nous…j’ai presque regretté qu’il n’ait pas réellement existé ») (p.123), ce n’est plus seulement en tant que désordre nécessaire que l’amour imaginaire s’inscrit dans la réalité, c’est en tant que réel véritable. Réel véritable pour la grand-mère, bien sûr&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;Même devenue veille, quand elle y repensait, elle souriait à cette image du Rescapé et elle ….. Et si elle était triste, cette photo qui s’était gravée dans son esprit la mettait en joie. ». Réel véritable pour tous les autres aussi, lecteurs et narratrice compris. C’est la dernière page qui nous révèle (et révèle à celle-ci) que cet amour est tout aussi fictif que celui des fiancés de son enfance et de son adolescence. Sans cette pirouette ultime, nous continuerions de croire dur comme fer à sa réalité, et lorsque nous refermons le livre, nous sommes comme le Rescapé, nous regrettons qu’il n’ait pas réellement existé.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Pourtant, nous aurions dû nous en douter, car la grand-mère suit, avec le Rescapé, rigoureusement le même processus qu’avec ses fiancés imaginaires. Elle écrit sur son cahier le récit de ce qu’elle a vécu, elle envoie une lettre, et tout devrait (mal) se terminer comme d’habitude. Ce n’est pas le cas, au contraire. Cette fois il y a une réponse. Dans cette réponse, le réel objectif, une fois de plus, s’inscrit en faux contre l’imaginaire de la grand-mère&amp;nbsp;; mais celui-ci n’est pas rejeté pour autant&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;N’arrêtez pas d’imaginer. Vous n’êtes pas dérangée. Ne croyez plus jamais ceux qui disent cette chose injuste et méchante&amp;nbsp;» (p.124) . Faute de cette «&amp;nbsp;chose principale&amp;nbsp;» qui assurerait sa guérison, l’épisode du Rescapé joue le rôle d’une cure pour son cœur et son âme, comme les eaux des thermes pour «&amp;nbsp;toutes ces pierres dans nos corps ». ( cure qui lui permet d’être enfin enceinte, ce qui inscrit véritablement cet imaginaire dans le réel ) «&amp;nbsp;Et il ne manqua pas la chose principale à l’embryon de mon père&amp;nbsp;» (p.90). «&amp;nbsp;Puis grand-mère fut enceinte d’autres fois, mais à l’évidence il manqua à tous ceux qui auraient été les frères et sœurs de papa cette fameuse chose principale, ils ne voulurent pas naître et repartirent au cours des premiers mois.&amp;nbsp;» (p.94). «&amp;nbsp;Et quelle est d’après vous mademoiselle, cette chose principale&amp;nbsp;? » avait demandé le grand-père la première fois qu’elle lui en avait parlé. «&amp;nbsp;Mais aucune réponse n’était venue … Et même après, quand elle perdait ses enfants en début de grossesse, elle avait cette explication&amp;nbsp;: que de toute façon elle n’aurait pas été une bonne mère parce qu’il lui manquait la chose principale, que ses enfants ne naissaient pas parce qu’il leur manquait la même chose et alors elle se repliait dans son monde de la lune ». (p.108).
«&amp;nbsp;Et grand-mère s’étonnait toujours de la bizarrerie de l’amour qui, s’il ne veut pas venir, ne vient pas ..., et il était étrange qu’on n’eût justement aucun moyen de le provoquer alors que c’était la chose la plus importante.&amp;nbsp;» (p.30).Monde de la lune cela&amp;nbsp;?&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Plus tard, elle craindra d’avoir transmis cette malédiction à sa descendance&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;Papa, aucune fille n’en voulait, et grand-mère souffrait, se sentant coupable d’avoir peut-être transmis à son fils le mal mystérieux qui éloigne l’amour.&amp;nbsp;» (p.45).&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Le problème de la «&amp;nbsp;chose principale&amp;nbsp;» est également présent dans Cent ans de Solitude&amp;nbsp;: Amaranta a elle aussi ce «&amp;nbsp;mal mystérieux »,mais, à l’inverse de la grand-mère, il la condamne à éloigner elle-même ses soupirants Sa vie «&amp;nbsp;s’était soldée par le triomphe de cette peur irrationnelle que lui inspirait depuis toujours son propre cœur déchiré.&amp;nbsp;» (p.283). De toute façon, à Macondo, l’amour quand il existe, débouche sur les pires catastrophes. Lorsque «&amp;nbsp;le dernier de la lignée&amp;nbsp;» fut né, «&amp;nbsp;à travers ses larmes, Amaranta Úrsula put voir qu’il s’agissait d’un Buendía de la grande espèce, costaud et entêté comme les José Arcadio, avec les yeux ouverts et extra-lucides des Aureliano, qui avait tout pour recommencer cette lignée par le début et la purifier de ses vices pernicieux comme de sa vocation solitaire, car il était le seul, en tout un siècle à avoir été engendré avec amour.&amp;nbsp;» (p.456). Bref, il ne manque pas à Amaranta Úrsula la chose principale , mais…dans Cent ans de Solitude, cette chose est maudite. L’enfant a une queue de cochon. C’est la fin du roman. Il n’y aura pas de deuxième chance. Gabriel García Márquez semble suggérer ici que les «&amp;nbsp;deux lignées séculairement entrecroisées&amp;nbsp;» des Buendía (elles le sont depuis Francis Drake) engendrent des enfants anormaux non seulement à cause de l’inceste, mais à cause de l’amour. C’est le cas pour Amaranta Úrsula et son neveu. L’était-ce déjà, plus d’un siècle auparavant, pour cette «&amp;nbsp;tante d’Úrsula mariée à un oncle de José Arcadio&amp;nbsp;» ? (p.37).&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;C’est l’inverse du «&amp;nbsp;mal de pierres », ce mal mystérieux qui éloigne les soupirants et les enfants à naître, et qui les transforme en «&amp;nbsp;pierres&amp;nbsp;» dans le corps de la grand-mère, à une exception près («&amp;nbsp;elle n’arrivait pas à croire que son corps avait fabriqué un enfant et pas seulement des pierres », p.93). Ce mal n’est pas transmis à sa descendance, malgré toutes ses craintes. Là encore, la grand-mère se démarque des Buendía. Sa petite-fille «&amp;nbsp;épouse son premier amour », comme déjà l’avait fait son fils.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Le mal de pierres accompagne la grand-mère toute sa vie, comme la solitude accompagne les Buendía. La solitude est leur mal de pierres à eux.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Malgré toutes leurs différences, les deux romans ont en commun ce curieux réalisme, né en Amérique latine, qui intègre le réel imaginaire.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;II) OÙ COMMENCE ET OÙ FINIT LE RÉEL IMAGINAIRE&amp;nbsp;?&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Dans Cent ans de solitude, tous les personnages sont atteints de la «&amp;nbsp;maladie&amp;nbsp;» du réel imaginaire. Dans Mal de pierres il n’y en a qu’un. Les autres seraient-ils sains d’esprit&amp;nbsp;? On a vu que la folie de la grand-mère est un peu révélatrice de celle des autres, tout comme dans Don Quichotte. Dans Cent ans de Solitude, il n’y a pas lieu de révéler ainsi la folie des autres. Les 69 personnages sont tous plus fous que la grand-mère, tous plus fous les uns que les autres. Pendant la maladie de l’insomnie, «&amp;nbsp;dans cet état de lucidité effrayante et d’hallucination, non seulement ils voyaient les images qui composaient leurs propres rêves, mais chacun voyait en même temps les images rêvées par les autres.&amp;nbsp;» (p.64). La maladie de l’insomnie ne fait ici qu’exacerber un trait constant de Macondo, à savoir que le réel imaginaire de chacun est sur la place publique. Dans Mal de pierres, au contraire, la grand-mère s’évertue à cacher aux autres son imaginaire&amp;nbsp;: elle cache son cahier, et finalement l’emmure. Pourtant les lubies de ceux qui l’entourent n’ont rien à envier aux siennes.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Lorsque les voisines de la rue de Sulis inventent la fiction du coup de foudre entre les grands-parents («&amp;nbsp;Dieu sait quelle passion unissait ce couple s’ils avaient eu un coup de foudre à vouloir se marier en un mois&amp;nbsp;! », p.22-23), elles n’en font pas moins qu’elle avec ses fiancés et son Rescapé… Il en est de même lorsque la narratrice feint de croire que celui-ci n’a peut-être pas vraiment aimé la grand-mère (p.97), ou, au contraire, ne l’a que trop aimée (p.98), ou qu’il est son véritable grand-père (p.99-100). Ce ne sont là, bien sûr que des fictions puisqu’au moment où elle écrit ces lignes («&amp;nbsp;Je me suis demandé »….  «&amp;nbsp;J’ai pensé »…), elle connaît le fin mot de l’histoire&amp;nbsp;; mais ces fictions ne sont pas moins invraisemblables que celles de sa grand-mère. Le réel imaginaire, dans le roman comme dans la vie, a le même statut que le réel ordinaire.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;D’ailleurs cela est attesté «&amp;nbsp;bien des années plus tard », par l’apparition de la nostalgie, «&amp;nbsp;cette nostalgie poignante du Rescapé qui l’empêchait presque de respirer&amp;nbsp;» (p.73). «&amp;nbsp;Elle avait déployé toutes ses forces pour se convaincre que cette vie était la meilleure possible, et non l’autre dont la nostalgie et le désir lui coupaient le souffle.&amp;nbsp;» (p.81). Nostalgie dans laquelle se trouvent finalement réunis le Rescapé, la grand-mère, la narratrice et, il faut l’ajouter, le lecteur lui-même. «&amp;nbsp;Mais mon grand-père &lt;a href=&quot;http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/01/07/ce «&amp;nbsp;grand-père&amp;nbsp;» est…le Rescapé !&quot; title=&quot;ce «&amp;nbsp;grand-père&amp;nbsp;» est…le Rescapé !&quot;&gt;ce «&amp;nbsp;grand-père&amp;nbsp;» est…le Resca...&lt;/a&gt; était resté un très bel homme, comme disait grand-mère, …. avec ce cou de jeune homme penché sur son livre, ces yeux liquides, ce sourire, ces bras forts dans les manches retroussées de sa chemise, ces mains si grandes et si enfantines pour des mains de pianiste, tout ce dont on doit avoir la nostalgie sa vie entière. Et la nostalgie, c’est de la tristesse, mais c’est aussi un peu de bonheur.&amp;nbsp;» (p.100). On a envie d’appeler tout cela …. «&amp;nbsp;Macondo », puisque c’est ainsi que s’appelle la nostalgie dans Cent ans de Solitude&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;Ainsi Gabriel et Aureliano à l’instar de la narratrice et de la grand-mère étaient-ils unis par une sorte de complicité reposant sur des faits réels auxquels personne ne croyait et qui avaient affecté à tel point leurs existences que tous deux se retrouvaient à la dérive, dans le ressac d’un monde fini dont il ne restait plus rien que la nostalgie.&amp;nbsp;» (p.434). Nostalgie d’un homme et d’une autre vie chez Milena Agus, nostalgie de la splendeur détruite de Macondo chez Gabriel García Márquez.
Sur quels faits réels peut reposer cette nostalgie&amp;nbsp;?&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Dans une interview de 1971, Gabriel García Márquez a raconté à Mario Vargas Llosa qu’un jour, à Aracataca, son village natal, la famille d’une fille qui avait fugué avait inventé une histoire absolument incroyable dans laquelle la virginité de la petite était sauve&amp;nbsp;: elle avait été rien moins qu’enlevée au ciel alors qu’elle pliait des draps dans le jardin&amp;nbsp;! Il faut peut-être avoir vécu en Amérique latine pour admettre non seulement que la famille ait fini par croire vraie cette histoire inventée, mais que «&amp;nbsp;la plupart des gens crurent au miracle et l’on alla jusqu’à allumer des cierges et faire des neuvaines », et que seuls des gringos malveillants pouvaient imaginer «&amp;nbsp;que la famille voulait sauver l’honneur par cette mensongère histoire de lévitation ». Les phrases citées ici ne sont pas celles de l’interview, mais celles de Cent ans de Solitude, et on aura reconnu l’épisode de Remedios la belle. «&amp;nbsp;Au moment d’écrire, je préfère la version de la famille à la version réelle », explique Gabriel García Márquez qui pense que des romans racontant la fugue d’une fille avec un garçon, on en a assez écrit, on en a assez lu, on en a assez tout court&amp;nbsp;! Comme la narratrice crédule de Mal de pierres, le narrateur de Cent ans de solitude veut croire que Remedios la belle est réellement montée au ciel. L’éditeur de l’édition commémorative de 2007, on l’a vu, y croit lui-même puisque l’achevé d’imprimer précise, avec toute l’autorité que lui confèrent les Académies de la langue espagnoles réunies, que cette édition marque le «&amp;nbsp;140ième anniversaire de l’ascension de Remedios la belle au ciel ». L’événement s’inscrit désormais dans l’Histoire&amp;nbsp;: c’était en 1867, et même, plus précisément le 6 mars 1867&amp;nbsp;!&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Qui arrêtera le réel imaginaire&amp;nbsp;?&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Il y aura toujours des romans racontant qu’un garçon a fugué avec une fille, par exemple Mal de pierres&amp;nbsp;: La grand-mère Lia est partie à 18 ans avec un berger sarde. Sa famille n’invente pas pour elle une Assomption, mais tout simplement qu’elle est morte (p.117). La différence n’est pas grande. Mal de pierres est tout autant que Cent ans de Solitude le roman du réel imaginaire. Mais c’est un roman européen… C’est ce qui explique que son réel imaginaire soit mieux accepté par le lecteur européen que celui de Cent ans de Solitude&amp;nbsp;: à la fin tout rentre dans l’ordre, tout est expliqué, le tri est fait. Nous ne sommes pas choqués que Milena Agus nous trompe tout au long du roman, en ne révélant qu’à la dernière page que toute cette histoire d’amour à laquelle nous avons cru est une invention pure et simple. La structure même du livre nous est familière, c’est celle du roman policier&amp;nbsp;: la solution n’est donnée qu’à la fin et, jusque là, elle reste masquée derrière un texte truffé de doubles sens destinés à égarer le lecteur à la première lecture.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Dans Cent ans de Solitude, c’est le contraire&amp;nbsp;: jamais de double sens, loin de là. Tout le sens est dans le texte immédiatement et sans faux semblant, comme si le réel imaginaire coulait de la même source que le réel ordinaire. Bien plus, le roman opère une inversion complète&amp;nbsp;: A Macondo, les inventions venues d’Europe ou des U.S.A, tels la glace, le phonographe, la lampe à incandescence, le téléphone, le cinéma, le train, l’automobile et même le fait que la terre est ronde ne relèvent pas du réel objectif mais du merveilleux. En revanche les tapis volants ou l’homme invisible relèvent, eux, du réel ordinaire. Avec le temps les deux réels, imaginaire et objectif, finissent par s’imbriquer sans qu’on puisse les démêler :«&amp;nbsp;Éblouis par tant d’inventions si merveilleuses, les gens de Macondo ne savaient par où commencer à s’étonner … C’était comme si Dieu avait résolu de mettre à l’épreuve leur faculté de s’étonner et voulait les maintenir dans ce perpétuel va et vient entre le plaisir et le désenchantement, le doute et la révélation, tant et si bien qu’à la limite, nul ne savait plus de science certaine où commençait et où finissait la réalité.&amp;nbsp;» (p.255-256). Cette description de l’habitant de Macondo pourrait servir à décrire tout simplement le lecteur de Cent ans de Solitude. Mais il y a des lecteurs réfractaires à cette littérature, à l’instar de José Arcadio Buendía lui-même&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;Ces vérités et ces illusions mêlées faisaient un tel salmigondis que le spectre de José Arcadio Buendía, sous le châtaignier, fut pris de convulsions d’impatience….&amp;nbsp;» (p.256). Il faut dire que José Arcadio Buendía, déjà, était réfractaire aux tapis volants. Il attendait la révolution des transports (p.49-50). Il ferait un piètre lecteur de Cent ans de Solitude.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;A la différence de Mal de pierres et, plus généralement, du roman traditionnel européen, Gabriel García Márquez met le lecteur en face du réel imaginaire dès la première page, et continue de le faire, en conteur impassible et imperturbable, jusqu’à la dernière, sans se préoccuper des lecteurs qui restent sur le bord de la route et ne peuvent pas suivre parce que c’est vraiment trop.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Pourtant, d’autres aussi en font trop, et Milena Agus n’est pas en reste&amp;nbsp;: Voici un couple qui, toute sa vie, a dormi dans le même lit, se tournant le dos, sans jamais se toucher, sans prononcer une parole, et dont toute la vie sexuelle consiste en prestations de maison close exécutées ailleurs que dans le lit. N’est-ce pas un peu trop&amp;nbsp;? Comparons la nuit de noces de la grand-mère avec celles d’Úrsula et de Fernanda&amp;nbsp;: elles sont de la même veine, à commencer par le fait qu’elles sont restées «&amp;nbsp;blanches ». Les mariages n’ont été «&amp;nbsp;consommés&amp;nbsp;» et de quelle façon&amp;nbsp;! que longtemps après … La différence n’est pas bien grande….&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;La grand-mère&amp;nbsp;:&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;C’est la fiancée vendue. Sa famille a accepté de loger un réfugié qui a tout perdu dans le bombardement de sa maison. Pour payer son loyer, il accepte d’épouser «&amp;nbsp;la folle ». «&amp;nbsp;Alors ce fut elle qui le lui dit , qu’elle ne l’aimait pas et qu’elle ne pourrait jamais être une véritable épouse. Grand-père lui répondit de ne pas se mettre martel en tête. Lui non plus ne l’aimait pas.… Quant à être une véritable épouse, il comprenait parfaitement. Il continuerait à fréquenter la maison close du quartier de la Marina, comme toujours depuis qu’il était jeune homme , et sans jamais rien attraper …. Et ainsi, mes grands-parents dormirent comme frère et sœur dans la chambre d’amis&amp;nbsp;: un lit haut, en fer incrusté de nacre, à une place et demie, un tableau de la Madone à l’enfant, une pendule sous sa cloche en verre, un lavabo avec le broc et la bassine, un miroir orné d’une fleur peinte et un pot de chambre en porcelaine sous le lit.&amp;nbsp;» (p.16-17). «&amp;nbsp;La nuit, dans leur lit haut perché, grand-mère se pelotonnait le plus loin possible de lui, au point que souvent elle tombait et quand, les nuits de lune, la lumière entrait par les volets des portes qui donnaient sur la lolla et éclairait le dos de son mari, elle avait presque peur de cet étranger installé sous leur toit, dont elle ne savait pas s’il était beau ou laid, de toute façon elle ne le regardait pas et lui ne la regardait pas. Si gand-père dormait profondément, elle faisait pipi dans le pot de chambre rangé sous le lit, sinon il suffisait qu’il bouge imperceptiblement pour qu’elle mette son châle, sorte de la chambre et traverse la cour par n’importe quel temps, pour aller aux cabinets à côté du puits. Du reste grand-père n’essaya jamais de l’approcher, il se tenait lui aussi recroquevillé de l’autre côté, tout corpulent qu’il était, il tomba plusieurs fois et ils étaient tous les deux pleins de bleus. Quand ils étaient seuls, c’est-à-dire uniquement dans leur chambre, ils ne parlaient jamais. Grand-mère récitait ses prières du soir et pas grand-père, car lui était athée et communiste. Puis l’un des deux disait&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;Passez une bonne nuit », et l’autre répondait&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;Bonne nuit, vous aussi ». Le matin, mon arrière-grand-mère voulait que sa fille prépare le café pour grand-père …. «&amp;nbsp;Apportez son café à votre mari. ». Et alors grand-mère emportait la tasse violette chargée de dorures sur le plateau en verre à motifs floraux, le posait au pied du lit et s’éclipsait aussitôt comme si elle avait laissé sa gamelle à un chien enragé… ». Il s’écoule ainsi une année et demie au village. Puis le couple emménage à Cagliari, rue Sulis. C’est alors que…&amp;nbsp;:&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;«&amp;nbsp;Un soir, avant de s’asseoir dans le fauteuil bancal, près de la fenêtre sur le puits de lumière, grand-père alla prendre sa pipe dans sa valise de réfugié, sortit de sa poche un paquet de tabac tout neuf et se mit à fumer, pour la première fois depuis ce mois de mai 1943. Grand-mère approcha son siège et resta assise à le regarder.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;«&amp;nbsp;Ainsi, vous fumez la pipe. Je n’ai jamais vu personne fumer la pipe.&amp;nbsp;»&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Et ils restèrent en silence tout ce temps-là. Quand grand-père eut fini, elle lui dit&amp;nbsp;:  «&amp;nbsp;Il ne faut plus que vous dépensiez de l’argent pour les femmes de la maison close. Cet argent vous devez le dépenser pour acheter votre tabac et vous détendre en fumant votre pipe. Expliquez-moi ce qui se passe avec ces femmes et je ferai exactement pareil.&amp;nbsp;» (p.27).
Úrsula&amp;nbsp;:&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;«&amp;nbsp;Une tante d’Úrsula, mariée à un oncle de José Arcadio Buendía avait eu un fils …. pourvu d’une queue cartilagineuse en forme de tire-bouchon avec une touffe de poils au bout&amp;nbsp;» …. «&amp;nbsp;José Arcadio Buendía, avec l’insouciance de ses dix neuf ans: ....&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;Peu m’importe d’avoir des petits cochons pourvu qu’ils parlent .&amp;nbsp;» C’est ainsi qu’ils se marièrent et la fête, avec fanfare et feu d’artifice, dura trois jours. Dès lors ils auraient pu vivre heureux si sa mère n’avait terrorisé Úrsula avec toutes sortes de prédictions sinistres concernant sa descendance, au point d’obtenir qu’elle se refusât à consommer le mariage. De peur que son robuste et ardent mari ne profitât de son sommeil pour la violer, Úrsula, avant de se coucher, enfilait un pantalon grossier que sa mère lui avait taillé dans de la toile à voiles, renforcé par un système de courroies entrecroisées qui se fermait par devant à l’aide d’une grosse boucle de fer. Ainsi vécurent-ils plusieurs mois.&amp;nbsp;» (p.37-38). On sait que ce mariage blanc aboutit à la tragédie qui coûtera la vie à Prudencio Aguilar. C’est alors que «&amp;nbsp;Ce soir-là, tandis qu’on veillait le cadavre sur les lieux du combat, José Arcadio Buendía fit irruption dans sa chambre au moment où sa femme enfilait son pantalon de chasteté. Pointant la lance dans sa direction il lui ordonna&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;Ôte ça&amp;nbsp;! » Úrsula ne douta pas de la détermination de son mari.
- Ce qui arrivera, tu l’auras voulu, murmura-t-elle.
José Arcadio planta sa lance dans le sol de terre battue.
- Si tu dois mettre bas des iguanes, nous élèverons des iguanes, répondit-il. Mais plus personne ne mourra à cause de toi dans ce village.
C’était une belle nuit de juin, l’air était frais, la lune brillait&amp;nbsp;; ils restèrent à batifoler dans leur lit jusqu’à l’aube, indifférents au vent qui rentrait dans la chambre et portait jusqu’à eux les pleurs de la famille de Prudencio Aguilar.
L’affaire fut classée comme duel d’honneur mais il leur resta à tous deux mauvaise conscience.&amp;nbsp;» (p.39).
Fernanda&amp;nbsp;:&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;«&amp;nbsp;Fernanda portait sur elle un précieux almanach avec des petites clés dorées, dans lequel son directeur de conscience avait marqué à l’encre violette les jours d’abstinence dans les rapports des époux. En retirant la Semaine sainte, les dimanches, les fêtes de précepte, les premiers vendredis du mois, les retraites, les sacrifices et les empêchements périodiques, la partie utile de son annuaire se réduisait à quarante deux jours éparpillés dans une forêt de croix violettes. Aureliano le Second, convaincu que le temps ne tarderait pas à coucher ce réseau de barbelés hostiles, prolongea les réjouissances de la noce bien au delà de la durée prévue. Épuisée de jeter aux ordures tant et tant de bouteilles vides de brandy et de champagne qui eussent fini par envahir la maison, mais intriguée dans le même temps de voir les jeunes mariés dormir à des heures différentes et faire chambre à part alors que continuaient les pétarades, la musique et les sacrifices de bêtes, Úrsula se souvint de sa propre expérience et se demanda si Fernanda ne portait pas elle aussi une ceinture de chasteté qui provoquerait tôt ou tard les quolibets de tout le village et donnerait naissance à une tragédie. Mais Fernanda lui avoua qu’elle laissait tout simplement passer deux semaines avant de permettre à son époux de la toucher pour la première fois. Passé ce délai, en effet, elle ouvrit la porte de sa chambre, résignée au sacrifice comme l’eût été une victime expiatoire, et Aureliano le Second put contempler la plus belle femme de la terre, l’éclat de ses yeux d’animal effrayé, et ses longs cheveux cuivrés étalés sur l’oreiller. Il était si fasciné par cette vision qu’il resta un moment sans se rendre compte que Fernanda avait revêtu une chemise de nuit blanche qui lui descendait jusqu’aux chevilles, avec des manches jusqu’aux poignets et une grande boutonnière de forme ronde, ourlée d’exquise manière, à hauteur du ventre. Aureliano le Second ne put retenir une explosion de rire.
- Voici la chose la plus obscène que j’aie vue de ma vie&amp;nbsp;! s’écria-t-il avec un éclat de rire qui retentit dans toute la maison.&amp;nbsp;» (p.239-240).&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;La grand-mère de Mal de pierres vit dans un réel imaginaire qui ne le cède en rien à celui de Fernanda. Elle attend que quelqu’un vienne l’aimer comme celle-ci attend qu’on vienne la chercher pour la faire reine. Il suffit qu’il «&amp;nbsp;franchisse leur porte&amp;nbsp;» : Fernanda   «&amp;nbsp;commençait même à ne plus se faire d’illusions sur son avenir de reine quand, péremptoires, retentirent deux coups de heurtoir à la porte du vestibule&amp;nbsp;: elle ouvrit à un militaire de belle prestance, aux manières cérémonieuses, qui portait une cicatrice à la joue et une médaille d’or sur la poitrine. Il alla s’enfermer avec son père dans le bureau. Au bout de deux heures, celui-ci s’en vint la chercher à l’atelier de couture&amp;nbsp;:  «&amp;nbsp;Préparez vos affaires, lui dit-il. Vous avez un long voyage à accomplir.&amp;nbsp;» C’est ainsi qu’on la conduisit jusqu’à Macondo. «&amp;nbsp;En un jour, d’un seul coup brutal, la vie lui assena tout le poids d’une réalité que ses parents avaient passé tant d’années à lui dissimuler. De retour à la maison, elle se cloîtra dans sa chambre pour pleurer, indifférente aux prières et aux explications de don Fernando, essayant d’oublier la brûlure que lui avait laissé cette farce extraordinaire. Elle s’était juré de ne plus sortir de sa chambre jusqu’à sa mort quand Aureliano le Second vint la chercher.&amp;nbsp;» (p.237-238)&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Jusqu’à leur mort, la grand-mère et Fernanda ont besoin de croire à leur lubie, d’une façon ou d’une autre, ne serait-ce que pour alimenter leur nostalgie&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;Un beau matin …. ce ne fut pas la Fernanda de tous les jours qui arriva, celle au port de tête altier et à la démarche de statue mais une vieille femme d’une beauté surnaturelle, portant une cape d’hermine jaunie, une couronne en carton doré, l’allure languide de quelqu’un qui a beaucoup pleuré en secret. En fait, depuis qu’elle l’avait retrouvé dans les malles d’Aureliano le Second, Fernanda avait souvent revêtu son costume mité de souveraine. Quiconque l’aurait vue devant son miroir, extasiée par ses propres manières de monarque, aurait pu la tenir pour folle. Mais elle ne l’était pas. Elle avait tout simplement transformé ces signes extérieurs de la royauté en machine à se souvenir. La première fois qu’elle les revêtit, elle ne put empêcher son cœur de se nouer et ses yeux de se remplir de larmes car elle perçut au même instant l’odeur de cirage des bottes du militaire qui était venu la quérir chez elle pour la faire reine, et son âme se cristallisa autour de cette nostalgie de rêves perdus.&amp;nbsp;» Quand elle mourut, Aureliano la trouva «&amp;nbsp;étendue sur son lit, couverte de la cape d’hermine, plus belle que jamais, la peau changée en une coquille d’ivoire. Lorsque José Arcadio arriva, quatre mois plus tard, il la trouva intacte.&amp;nbsp;» (p. 406-407).&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;On pourrait ainsi multiplier les passerelles entre les personnages de Cent ans de solitude et de Mal de pierres. Contentons-nous maintenant de comparer leurs fins respectives.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;«&amp;nbsp;Fins de parties&amp;nbsp;» :&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;A la dernière page de Mal de pierres, la réponse du Rescapé contient un passage inattendu&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;Vous me demandez d’évaluer votre récit sur le plan littéraire.&amp;nbsp;» La demande est inexplicable car nous n’avions pas noté chez la grand-mère la moindre ambition littéraire. En fait, il y a ici un glissement d’un personnage à un autre&amp;nbsp;:  «&amp;nbsp;N’arrêtez pas d’imaginer. Vous n’êtes pas dérangée. Ne croyez plus jamais ceux qui disent cette chose injuste et méchante. Écrivez.&amp;nbsp;» (p.124).&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;On sait qu’après avoir reçu cette lettre, la grand-mère, contre toute attente a cessé d’écrire. «&amp;nbsp;Désormais elle n’aurait plus le temps d’écrire. Il lui fallait commencer à vivre. Parce que le Rescapé fut un instant et la vie de grand-mère tant d’autres choses.&amp;nbsp;» (p.91). C’était en 1950, rue Sulis. Quatre ans plus tard, emménageant rue Manno, elle emmure son cahier ainsi que la lettre du Rescapé.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Elle oublie l’injonction&amp;nbsp;:  «&amp;nbsp;Ecrivez ». Mais quelqu’un d’autre, bien des années plus tard, écrit à sa place. La lectrice du cahier se fait narratrice du roman, ce roman même que nous venons de lire.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Cela nous rappelle quelque chose. Où avons-nous déjà rencontré quelqu’un qui, à la fin d’un roman, au terme de notre lecture, «&amp;nbsp;devenait écrivain&amp;nbsp;» et se mettait à écrire le livre même que nous venions de refermer&amp;nbsp;? C’était un certain «&amp;nbsp;Marcel&amp;nbsp;» dans La Recherche du Temps perdu . De même, un certain «&amp;nbsp;Gabriel&amp;nbsp;» à la fin de Cent ans de Solitude. Une fois de plus, nous assistons à «&amp;nbsp;la naissance d’un écrivain ». Ce Marcel, ce Gabriel, cette narratrice, ne sont que des personnages de roman parmi d’autres. Ils ne sont pas l’auteur. Nulle part, dans le texte ils ne sont désignés par le nom de Proust, de García Márquez, d’Agus. Dans La Recherche du Temps perdu, nous lisons que le narrateur «&amp;nbsp;porte le même prénom que l’auteur de ce livre ». Cependant, on se demande si dans Cent ans de Solitude et Mal de pierres, les choses ne vont pas plus loin. Dans les deux œuvres, est-ce vraiment en tant que narrateurs que les auteurs s’intègrent aux personnages&amp;nbsp;?&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;III)LE CAHIER NOIR A TRANCHE ROUGE DE LA GRAND-MERE ET LES PARCHEMINS DE MELQUÍADES&amp;nbsp;:&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Après la disparition de Macondo, après la mort de la grand-mère, il reste quelque chose de l’un et de l’autre. Les parchemins de Melquíades sont «&amp;nbsp;retrouvés intacts&amp;nbsp;» (p.459) après un siècle de bruit et de fureur. Le petit cahier noir à tranche rouge et la lettre du Rescapé sont également retrouvés intacts, après être restés cachés pendant un demi siècle (les dates sont précisées&amp;nbsp;: 1954-2004).&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Sur cette base, Gabriel García Márquez et Milena Agus ont réécrit l’histoire de Macondo et «&amp;nbsp;le récit de grand-mère, du Rescapé, de son père, de sa femme, de sa fille, etc&amp;nbsp;» (p.121). Lorsque nous lisons Cent ans de solitude ou Mal de pierres
nous ne lisons pas les parchemins de Melquíades ou le cahier de la grand-mère, mais ce que deux romanciers en ont fait.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;On se retrouve en terrain connu&amp;nbsp;: un écrivain découvre un manuscrit et le traduit ou le transcrit pour nous, lecteurs. C’est Umberto Eco écrivant le Nom de la Rose ou François Cheng écrivant l’Éternité n’est pas de trop, pour ne prendre que des exemples récents. Il y a quatre siècles, Cervantes dénichait dans un marché le texte arabe que Cide Hamete Benengeli, le célèbre auteur, avait consacré à Don Quichotte. Le réel imaginaire englobe jusqu’à l’auteur lui-même, depuis la nuit des temps, depuis que naquit le premier roman.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Reprenons l’histoire du cahier noir. Lorsque les parents de la grand-mère la retirent de l’école, de peur «&amp;nbsp;d’être plus ou moins obligés de lui faire poursuivre ses études », «&amp;nbsp;elle avait déjà appris à lire et à écrire, et elle écrivait en cachette depuis belle lurette. Des poèmes. Peut-être des pensées. Des choses qui lui arrivaient, mais un peu inventées. Personne ne devait le savoir car on aurait pensé qu’elle avait l’esprit dérangé.&amp;nbsp;» (p.36). Le cahier lui-même a fait son apparition avec les fiancés imaginaires. Sa famille l’avait cherché partout, mais elle l’avait si bien caché «&amp;nbsp;qu’il était resté introuvable ». (p.106). Plus tard, devant les voisins de la rue Sulis, la grand-mère «&amp;nbsp;n’exprima jamais ses idées, disons, poétiques, parce qu’elle redoutait qu’elles aussi découvrent qu’elle était dérangée. Elle écrivait tout dans son petit cahier noir à tranche rouge qu’elle cachait ensuite dans le tiroir des choses secrètes avec les enveloppes d’argent liquide&amp;nbsp;: Nourriture, Médicaments, Loyer. »(p.24-25). Elle ne cesse de cacher son cahier qu’une fois dans sa vie, à l’hôtel de la station thermale pendant l’automne 1950. Elle «&amp;nbsp;le déposa en grande pompe sur le bureau, dans l’écritoire en cuir, puis elle ferma soigneusement sa porte à clé de crainte que quelqu’un rentre à l’improviste et ne voit ce qui était écrit dans son cahier.&amp;nbsp;» (p.32). «&amp;nbsp;Elle n’avait pas envie de manger ni de se soigner parce qu’elle sentait bien que de toute façon elle ne guérirait pas et qu’elle n’aurait jamais d’enfant. C’étaient les femmes normales qui avaient des enfants, les femmes joyeuses, sans vilaines pensées, comme ses voisines de la rue Sulis. Dès qu’ils se rendaient compte qu’ils étaient dans le ventre d’une femme dérangée, les enfants fuyaient, comme tous ses fiancés.&amp;nbsp;» (p.33).&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Le cahier, on le voit, est toujours associé dans le texte au problème de la folie dont il est, en fait, l’exutoire  Montre-t-elle son cahier au Rescapé pendant leur cure&amp;nbsp;? Rien n’est moins sûr. Cela se passe plutôt dans sa tête, «&amp;nbsp;dans son monde de la lune&amp;nbsp;» : «&amp;nbsp;Le cahier noir à tranche rouge était maintenant entre les mains du Rescapé qui le lisait et se montrait un professeur très exigent, parce qu’à chaque faute d’orthographe, ou répétition, ou autres erreurs, il lui donnait une fessée, lui ébouriffait les cheveux et voulait qu’après, elle récrive tout. «&amp;nbsp;C’est pas bon », disait-il avec son accent d’homme du nord, et grand-mère ne se vexait pas, au contraire, elle s’amusait bien.&amp;nbsp;» (p.87-88). En fait, elle enverra son cahier au Rescapé plus tard, après la cure, avec la lettre lui annonçant qu’elle est enceinte.(p.123), et elle cessera définitivement d’écrire, comme nous l’avons vu, malgré l’injonction du Rescapé.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Nous sommes alors à la fin de 1950 ou au début de 1951. Le cahier disparaît une nouvelle fois, probablement à l’endroit habituel rue Sulis, puis, quatre ans plus tard, caché quelque part dans la maison de la rue Manno. La narratrice ne découvrira cette cachette qu’à la fin du livre, cinquante ans plus tard, au début du XXIéme siècle, peu de temps avant son mariage, à l’occasion des travaux qui précèdent son installation rue Manno. Sa grand-mère avait creusé une cache dans un mur du salon. Les ouvriers l’ont découverte par hasard.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;C’est toujours «&amp;nbsp;par hasard&amp;nbsp;» qu’un écrivain trouve le manuscrit dont il révèle le contenu au lecteur. Ici, elle trouve même l’injonction «&amp;nbsp;Écrivez&amp;nbsp;» ! Alors elle écrit à son tour, «&amp;nbsp;sur un cahier (qu’elle a) toujours sur elle, le récit de grand-mère, du Rescapé, de son père, de sa femme, de sa fille, de grand-père, de ses parents, des voisines de la rue Sulis, des grands-tantes paternelles et maternelles, de la grand-mère Lia, de mesdemoiselles Doloretta et Fanni, de la musique, de Cagliari, de Gênes, de Milan, de Gavoi». (p.121). Lorsque nous lisons cette liste, nous ne savons pas encore qu’elle est la concrétisation de l’  «&amp;nbsp;Écrivez&amp;nbsp;» du Rescapé. Toutes les phrases du roman sont rédigées de façon à donner l’illusion qu’il a été écrit uniquement à partir des conversations de la narratrice avec sa grand-mère, quand elle vivait encore (elle est morte quelque dix ans plus tôt, à 80 ans, alors que la narratrice avait une vingtaine d’années). Pour mieux tromper le lecteur, le texte précise que la grand-mère «&amp;nbsp;n’avait vraiment parlé avec quelqu’un que deux fois dans sa vie&amp;nbsp;» : avec le Rescapé, et avec elle (p.57).&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;En réalité, la narratrice écrit après être «&amp;nbsp;tombée sur le fameux cahier noir à tranche rouge et sur &lt;a href=&quot;http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/01/07/la&quot; title=&quot;la&quot;&gt;la&lt;/a&gt; lettre jaunie du Rescapé&amp;nbsp;» (p.122), et donc, en quelque sorte, à la lecture et sous la dictée de ce cahier&amp;nbsp;! A la limite, on se demande si ce n’est pas tout le roman de Milena Agus qui est une invention de la grand-mère, et pas seulement ses amours fictives avec le Rescapé&amp;nbsp;!&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Où s’arrête le réel imaginaire&amp;nbsp;?&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Milena Agus est ici devant un problème de construction littéraire exactement semblable à celui de Cent ans de Solitude&amp;nbsp;: Quand et comment révéler au lecteur le contenu des manuscrits qui étaient cachés&amp;nbsp;? ( ou dont le sens était caché). Elle opte pour la même solution que Gabriel García Márquez&amp;nbsp;: 1) cette révélation n’est faite qu’à la toute dernière page, et 2) elle est faite au lecteur en même temps qu’au personnage qui est entrain de les déchiffrer, ce qui permet l’identification de l’un à l’autre.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Arrivés à la dernière page, nous comprenons brutalement que le livre que nous venons de lire n’était pas celui que nous croyions. La narratrice de Mal de pierres était là, avec nous, depuis le début, en train de lire le cahier noir à tranche rouge, tandis que nous, nous lisions son cahier à elle, qu’elle était entrain de rédiger à partir du premier. «&amp;nbsp;Je connus le Rescapé à l’automne 1950 », devient ainsi&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;Grand-mère connut le Rescapé à l’automne 1950 ».&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;De même, dans Cent ans de Solitude, nous apprenons à la fin que les manuscrits de Melquíades commencent par cette «&amp;nbsp;épigraphe&amp;nbsp;» : «&amp;nbsp;Le premier de la lignée est lié à un arbre et les fourmis sont en train de se repaître du dernier&amp;nbsp;» ; mais la première phrase du roman est&amp;nbsp;:  «&amp;nbsp;Bien des années plus tard, face au peloton d’exécution, le colonel Aureliano Buendía devait se rappeler ce lointain après-midi au cours duquel…&amp;nbsp;»&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;A un certain moment de Mal de pierres (celui où le Rescapé, au cours d’une promenade, compare la grand-mère à une princesse), nous voyons apparaître une citation entre guillemets&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;Future princesse de la rue Manno, actuellement de la rue Sulis et, avant, de la province du Campidano ». (p.38). C’est peut-être une pensée qui vient à l’esprit de la narratrice, mais alors, pourquoi ne pas la laisser au style indirect, sans guillemets&amp;nbsp;? Ne serait-ce pas plutôt, tout simplement, une citation du cahier noir (la seule du roman)&amp;nbsp;? Car, la narratrice nous accompagne dans notre lecture, mais nous l’accompagnons aussi dans la sienne, tout en l’accompagnant dans son écriture (par dessus son épaule, nous lisons ce qu’elle écrit).&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Dans ce jeu où se rejoignent tous les artifices de la création littéraire, Milena Agus rejoint Macondo, la cité des miroirs.Dans Cent ans de Solitude, en effet, le déchiffrement des manuscrits de Melquíades est une traversée de miroirs successifs.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Premier miroir&amp;nbsp;:&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Melquíades est le narrateur de Cent ans de Solitude, et moi, lecteur, je suis Aureliano, ce personnage qui, à la fin du roman, déchiffre les parchemins. «&amp;nbsp;Alors il sauta onze pages pour ne pas perdre de temps avec des faits trop bien connus, et se mit à déchiffrer l’instant même qu’il était entrain de vivre, le déchiffrant au fur et à mesure qu’il le vivait, se prophétisant lui-même entrain de déchiffrer la dernière page des manuscrits, comme s’il se fût regardé dans un miroir de paroles ». (p.461 et dernière). Le lecteur d’aujourd’hui ne peut probablement pas imaginer ce que fut, pour le lecteur de 1968, le choc de cette dernière page, cette identification au personnage qui est en train de «&amp;nbsp;lire&amp;nbsp;» les derniers moments de sa vie, alors même qu’il est entrain de les vivre, et par dessus tout, cette identification du roman lui-même avec ce qu’avait écrit, cent ans plus tôt, un autre personnage&amp;nbsp;: Melquíades. L’illusion littéraire d’être passé de l’autre côté du miroir était totale. Cette illusion, nous allons le voir, n’est qu’une fausse impression de lecture. Il suffit de regarder le texte d’un peu plus près pour se rendre compte que Melquíades ne peut pas être le narrateur de Cent ans de Solitude. On se prend alors à le regretter («&amp;nbsp;Bien des années plus tard », celui qui relirait Cent ans de Solitude «&amp;nbsp;devait se rappeler ce lointain après-midi au cours duquel&amp;nbsp;» il le lut pour la première fois…)&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;L’écrivain péruvien Mario Vargas Llosa est représentatif de cette première génération de lecteurs. Quoique conscient de la difficulté qu’il y a à soutenir la thèse de Melquíades narrateur, il n’hésite pas à le faire, au nom du réel imaginaire («&amp;nbsp;la réalité fictive est tout »). Dans Gabriel García Márquez, historia de un deicidio (1971)°, il affirme: «&amp;nbsp;Ce qu’Aureliano Babilonia lit dans les derniers instants de sa vie est ce que les lecteurs ont lu jusqu’à ce moment, à savoir ce que Melquíades a écrit&amp;nbsp;»&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Mais ce qu’a écrit Melquíades, ce sont&amp;nbsp;: 1) des prédictions (dont le sens doit demeurer caché pendant un siècle)&amp;nbsp;; 2) rédigées en vers («&amp;nbsp;encíclicas cantadas », c’est-à-dire «&amp;nbsp;poèmes cycliques chantés »)&amp;nbsp;; 3) rédigées au présent (dans un présent concentrant «&amp;nbsp;tout un siècle d’épisodes quotidiens de manière à les faire tous coexister dans le même instant ». p.460).&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Quand ont été écrits les manuscrits&amp;nbsp;? La première mention qui en soit faite dans Cent ans de Solitude se trouve après l’épisode de la maladie de l’insomnie. Melquíades vient de rendre la mémoire à Macondo. Peu après, il «&amp;nbsp;se mit à approfondir les interprétations de Nostradamus. Il restait très tard, s’asphyxiant dans son étroit gilet de velours décoloré, à griffonner des papiers de ses minuscules mains de moineau dont les bagues avaient perdu l’éclat d’une autre époque. Une nuit, il crut avoir trouvé une prédiction se rapportant au devenir de Macondo. Ce serait une ville lumière avec de grandes maisons de verre, où ne subsisterait nulle trace de la lignée des Buendía.&amp;nbsp;» (p.73-74). Phrase-clé où est concentré tout le roman. C’est le début de la première rédaction de ses prédictions. Il ne lui reste, dans le roman, que quelques années à vivre&amp;nbsp;; il les consacre à cette rédaction. Puis il meurt, quelques années après son retour. Son dernier mot est&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;J’ai atteint l’immortalité&amp;nbsp;» (p.94). C’est la phrase même de l’écrivain qui, ayant achevé son œuvre, peut mourir….&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Deuxième miroir&amp;nbsp;:&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Aureliano Babilonia est le rédacteur de Cent ans de Solitude .Chaque lecteur sait bien que Cent ans de Solitude n’est pas un livre de prédictions rédigé en vers au présent de l’indicatif. C’est un roman rédigé «&amp;nbsp;dans le temps conventionnel des hommes », celui du récit, peut-être à partir des manuscrits de Melquíades, en tout cas, après eux, et même, comme ils l’avaient prédit, un siècle après eux. A l’instar de la rédactrice de Mal de pierres , quelqu’un les a lus, puis en a fait un roman. Qui&amp;nbsp;? La première réponse qui vient à l’esprit est&amp;nbsp;: Aureliano Babilonia.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Ce personnage est non seulement le premier qui ait déchiffré les parchemins, mais le dernier survivant de toute cette histoire. Il ne reste plus que lui pour la raconter. Il a connu (et vu disparaître) des membres de toutes les générations de Buendía&amp;nbsp;: Úrsula (première), Rebecca (deuxième), Sainte Sophie de la Piété (troisième), Aureliano le Second, José Arcadio le Second, Fernanda (quatrième), Gaston, José Arcadio, Amaranta Úrsula (cinquième), et finalement Aureliano (septième). Il a recueilli toutes les informations, sait tout. («&amp;nbsp;Tout se sait&amp;nbsp;» p.416), a connu, étant enfant, les cinq années de pluies diluviennes puis les dix ans de sécheresse, enfin la ruine de Macondo, dont il a reconstitué, par nostalgie, en imagination, «&amp;nbsp;la splendeur réduite à néant&amp;nbsp;» (p.427), faute d’y avoir trouvé quelqu’un qui se souvînt de sa famille (p.428).&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Pendant ses amours volcaniques avec Amaranta Úrsula, dans la maison désormais envahie par les insectes et les mauvaises herbes, il fait même connaissance avec les morts&amp;nbsp;:  «&amp;nbsp;Il leur arriva maintes fois d’être réveillés par l’affairement fébrile des morts. Ils entendirent Úrsula se battre contre les lois de la création pour préserver sa lignée, et José Arcadio Buendía chercher la vérité chimérique des grandes inventions, et Fernanda prier, et le colonel Aureliano Buendía s’abrutir dans des subterfuges guerriers et des petits poissons en or, et Aureliano le Second mourir à petit feu de solitude dans l’étourdissant vertige de ses fêtes, et dès lors ils surent que les obsessions dominantes l’emportaient sur la mort, et ils recommencèrent à être heureux avec la certitude qu’ils continueraient à s’aimer dans leur devenir de fantômes, longtemps après que d’autres espèces animales à venir auraient ravi aux insectes ce paradis de misère que les insectes finissaient de ravir aux hommes.&amp;nbsp;» (p.455).&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Bref, il est le narrateur idéal, et, d’ailleurs, le seul possible, semble-t-il. Mais il meurt à son tour au moment même où il trouve le mot de la fin. Serait-il un narrateur mort&amp;nbsp;? Parmi tous ces spectres qui ont hanté et hantent encore Macondo, ça n’en ferait qu’un de plus et, après tout, il y a un précédent fameux dans la littérature latino-américaine&amp;nbsp;: Pedro Páramo de Juan Rulfo en 1955. Macondo serait-il le Comala d’Aureliano Babilonia&amp;nbsp;? (Comala est un village où le narrateur de Pedro Páramo ne rencontre que des morts, et il est mort lui-même.)&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Juan Gustavo Cobo Borda, dans un article de l’édition commémorative de Cent ans de Solitude, raconte une anecdote significative&amp;nbsp;: Dans le prologue du livre de contes de José Félix Fuenmayor La mort dans la rue (1994), Gabriel García Márquez écrit&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;Dès le titre, il était évident que le livre avait un défaut de construction irréparable&amp;nbsp;: le narrateur n’avait pas eu (avant de mourir) assez de temps pour l’écrire …. . Je le fis remarquer à José Félix, avec la pédanterie propre à un débutant intoxiqué par la théorie, et il haussa les épaules, me donnant cette heureuse leçon&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;il l’a écrit une fois mort ». Faut-il croire que, «&amp;nbsp;débutant&amp;nbsp;» comme il l’était, Márquez n’avait pas pensé à cela en écrivant Cent ans de Solitude&amp;nbsp;?&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Troisième miroir&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Le narrateur de Cent ans de solitude&amp;nbsp;? Gabriel García Márquez, bien sûr.
Aureliano a quatre amis «&amp;nbsp;qui avaient noms Álvaro, Germán, Alfonso et Gabriel, et qui furent les premiers et les derniers amis qu’il eut de sa vie&amp;nbsp;» (p.431). Il faut leur ajouter le libraire catalan grâce à qui ils se sont connus, et Mercedes, la silencieuse apothicaire, la fiancée de Gabriel… Ces six personnages apparaissent à l’avant-dernier chapitre du roman. Ce sont des personnes réelles introduites sous leurs vrais prénoms dans la fiction. Il s’agit du «&amp;nbsp;groupe de Barranquilla ». Les critiques ont révélé leurs noms, les détails de leur rencontre, de leurs activités, de leur vie, de leur œuvre. A l’heure où j’écris ces lignes, Gabriel García Márquez est toujours marié à Mercedes. Tout ceci dans le roman, est transposé, par exemple, dans ce bordel de mensonges des faubourgs de Macondo, où les cinq amis discutent de littérature comme du meilleur jouet qu’on ait inventé pour se moquer des gens, dans cette maison des gamines qui font l’amour pour manger, et dont la tenancière a pour manie d’ouvrir et de fermer les portes (p.432).&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Ce bordel ressemble beaucoup au roman Cent ans de Solitude et à la littérature alimentaire («&amp;nbsp;pour manger ») qui l’a précédé… Quant à ce «&amp;nbsp;Gabriel », dont Aureliano «&amp;nbsp;était plus proche que des autres », dont l’arrière-grand-père s’appelait Márquez, et qui est le seul à partager la nostalgie de la splendeur passée de Macondo, et à croire encore à la tuerie des 3000 grévistes jetés à la mer, et à l’existence du Colonel Aureliano Buendía, il «&amp;nbsp;porte le même prénom que l’auteur de ce livre. ». «&amp;nbsp;Aureliano (Babilonia) l’installa (il s’agit de Gabriel) à plusieurs reprises dans l’atelier d’orfèvrerie, mais il ne pouvait fermer l’œil de la nuit, dérangé par le déchargement des morts qui allaient et venaient d’une chambre à l’autre jusqu’au petit matin.&amp;nbsp;» (p.434).&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Jusqu’où ira le réel imaginaire&amp;nbsp;? Plus loin encore….&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Lorsque Macondo est rayé de la surface de la terre par le cyclone tropical qui met fin au livre, Gabriel n’est pas présent. Depuis quelque temps déjà, il est à Paris, dans un autre livre&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;Aureliano, pour sa part, n’avait plus aucun contact avec le monde extérieur hormis des lettres du savant catalan et les nouvelles qu’il recevait de Gabriel par l’intermédiaire de Mercedes, la silencieuse apothicaire. Au début, c’était des contacts bien réels. Gabriel s’était fait rembourser son voyage de retour pour pouvoir rester à Paris, vendant les vieux journaux et les bouteilles vides que sortaient les femmes de chambre d’un lugubre hôtel de la rue Dauphine. Aureliano pouvait alors l’imaginer avec son pull à col roulé qu’il n’enlevait qu’à l’époque où les terrasses de Montparnasse se remplissaient d’amoureux printaniers, dormant le jour et écrivant la nuit pour tromper sa faim, dans la chambre qui sentait l’écume de choux-fleurs bouillis et où devait mourir Rocamadour. ». Oui, un autre livre&amp;nbsp;: Rocamadour est mort dans une chambre de 4 mètres sur 3,50 au cinquième étage d’un immeuble de la rue du Sommerard, dans un livre de Julio Cortázar Marelle paru quatre ans avant Cent ans de Solitude , la chambre même, donc, où Gabriel avait écrit, avant cela, ses premiers textes.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Quatrième miroir&amp;nbsp;:&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;La parution de Cent ans de Solitude en 1967, est partie intégrante du roman .
Melquíades avait prédit que le sens et le contenu de ses manuscrits seraient révélés au bout de cent ans. Révélés à qui&amp;nbsp;? Au seul Aureliano, quelques instants avant sa mort&amp;nbsp;? Cela pourrait faire un roman, en effet. Mais alors, pourquoi y avoir introduit le personnage de Gabriel&amp;nbsp;? Et il y a plus&amp;nbsp;: nous avons vu que dans l’achevé d’imprimer de 2007, apparaît la mention du «&amp;nbsp;140ième anniversaire de l’ascension de Remedios la Belle au ciel ». Par cette simple phrase, la date de parution du roman (1967)est intégrée dans la prédiction de Melquíades.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;L’accomplissement de la prédiction de Melquíades, c’est la parution du livre qui lève le mystère des parchemins . Ils ont non seulement traversé le siècle intacts, mais survécu à Macondo. Gabriel García Márquez les a eus en mains, sinon, comment aurait-il pu écrire le roman&amp;nbsp;? Ce n’est pas seulement le narrateur qui est intégré aux personnages, c’est l’auteur lui-même. Et ces trois actes&amp;nbsp;: 1) L’écriture du roman, 2) Sa publication, 3) Sa lecture, s’inscrivent dans la prédiction.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Mais alors, à quoi correspond cette date de 1867 qui a vu se produire l’ascension de Remedios la Belle&amp;nbsp;? On peut avancer que les prédictions de Melquíades, écrites au présent, concentrent un siècle d’évènements dans le présent de cet instant unique qui précède de cent ans la première édition de Cent ans de Solitude. L’ascension se passe, comme tous les autres évènements du roman, dans cet instant unique qui les rassemble, et qui est d’ailleurs lui-même l’un d’entre eux. On pourrait même se demander à quelle page il se trouve. Je proposerai ici les pages 68 et 69 où nous voyons arriver à Macondo «&amp;nbsp;qui s’enlisait irrémédiablement dans les fondrières de l’oubli, ... par le chemin du marigot, un extraordinaire vieillard, avec la mélancolique clochette des dormeurs, une valise ventrue amarrée à l’aide de cordes et une voiturette recouverte de chiffons noirs. Il se rendit directement chez José Arcadio Buendía … Il donna à boire à José Arcadio Buendía une substance de couleur engageante et la lumière se fit dans sa mémoire … C’était Melquíades.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;C’est le moment-clé du roman, celui où Melquíades fait boire à tout le village le philtre qui lui rend la mémoire, ou… qui lui donne une mémoire&amp;nbsp;; en même temps qu’il lui donne cent ans de solitude à vivre. C’est l’instant où se concentre tout le réel imaginaire du livre, et finalement tout le livre. L’instant où tout le livre sort du flacon de Melquíades, comme ces génies des Contes des Mille et une Nuits enfermés trop longtemps dans une bouteille.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Nous pouvons, comme Alice, traverser les miroirs d’un pays de merveilles. Nous nous rappelons cette page lointaine de Cent ans de Solitude où nous avons fait connaissance avec Macondo&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;José Arcadio Buendía, cette nuit-là, rêva qu’en ce lieu s’élevait une cité pleine d’animation avec des maisons dont les murs étaient faits de miroirs. Il demanda quelle était cette ville et on lui répondit par un nom qu’il n’avait jamais entendu prononcer, qui n’avait aucune signification mais qui trouva dans son rêve une résonance surnaturelle&amp;nbsp;: Macondo.&amp;nbsp;» (p.41-42). Il nous reste maintenant à en traverser les derniers «&amp;nbsp;murs », ceux de la chambre de Melquíades
IV) LA CHAMBRE DE GRAND-MERE ET CELLE DE MELQUÍADES&amp;nbsp;:&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Dans les deux romans il y a une chambre et des manuscrits. Ceux de Melquíades sont dans sa chambre même, à la vue de tous. Ceux de la grand-mère ne sont pas dans sa chambre, mais dans un mur du salon. Encore un de ces murs qu’il nous faut traverser. Dans ce jeu de miroirs qu’est chacun des romans, la chambre et les manuscrits jouent le même rôle&amp;nbsp;: les manuscrits sont ce qu’il faut cacher, ou dont le sens doit rester caché. Les chambres sont le lieu où, d’une façon ou d’une autre, à un certain moment, le temps a laissé une parcelle de lui-même arrêtée, figée, parcelle qui n’a pas pu s’écouler avec les autres, «&amp;nbsp;une de ses fractions éternelles ». (p.390). La parcelle arrêtée contient un peu d’éternité&amp;nbsp;; c’est pourquoi elle est restée accrochée ici, dans cette chambre extraordinaire.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Dans Mal de pierres, il s’agit de la chambre d’amis de la maison familiale du village. La grand-mère y a couché pendant les deux premières années de son mariage, en 1943 et 1944 sans que celui-ci soit «&amp;nbsp;consommé ». Elle l’a quittée en janvier 1945, lorsqu’elle a emménagé rue Sulis, à Cagliari, où le mariage a cessé d’être blanc. En 1951, un enfant y est né. En 1954, après dix ans de mariage, le couple et l’enfant s’installent rue Manno. C’est alors que la grand-mère récupère les meubles de la chambre du village, pour la reconstituer à l’identique dans la maison qui sera la leur désormais et qui, bien des années plus tard, deviendra celle de la narratrice, leur petite-fille, qui écrira&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;Cette chambre, je l’ai toujours aimée, et, quand j’étais petite, grand-mère ne m’autorisait à y entrer que si j’avais été sage, et jamais plus d’une fois par jour.&amp;nbsp;» (p.17).&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Pourquoi la grand-mère a-t-elle voulu, rue Manno, «&amp;nbsp;une chambre identique à celle de sa première année de mariage », avec ses meubles et objets ramenés du village comme des reliques, comme pour se rappeler les longues nuits de son mariage blanc&amp;nbsp;?
Dans une vie, sait-on pourquoi on s’attache à une chambre&amp;nbsp;? Ce n’est pas sûr. Mais ici, nous sommes dans un roman .&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Cette chambre est d’abord le lieu où elle a commis des actes qu’elle ne s’est jamais pardonnés. La première année de son mariage, elle eut la malaria. «&amp;nbsp;Quand elle fut guérie, on lui dit que si son mari n’avait pas été là, elle se serait consumée de fièvre …., et elle, avec une méchanceté qu’elle ne se pardonna jamais, haussa les épaules comme pour dire&amp;nbsp;: ça m’est bien égal.&amp;nbsp;» (p.18). Lorsque sa mère lui disait&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;Apportez son café à votre mari, &lt;a href=&quot;http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/01/07/elle&quot; title=&quot;elle&quot;&gt;elle&lt;/a&gt;emportait la tasse violette chargée de dorures sur le plateau en verre à motifs floraux, le posait au pied du lit et s’éclipsait aussitôt comme si elle avait laissé sa gamelle à un chien enragé, et cela non plus, elle ne se le pardonna jamais.&amp;nbsp;» (p.19). «&amp;nbsp;A partir du moment où elle s’aperçut qu’elle était vieille », pensant à la mort, elle devait se souvenir de tout ce que «&amp;nbsp;Dieu ne pouvait pas lui avoir pardonné. Au fond, elle espérait vraiment être dérangée car, saine d’esprit, elle ne coupait pas à l’enfer. De toute façon, elle parlementerait avec Lui avant d’aller en enfer  .…. Mais elle demanderait sincèrement pardon à Dieu pour certaines choses.&amp;nbsp;» Parmi elles, il y a «&amp;nbsp;la tasse de café au pied du lit, leur première année de mariage, comme une gamelle à un chien…&amp;nbsp;» (p.81).&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;La chambre est pour elle le lieu du «&amp;nbsp;bien des années plus tard&amp;nbsp;» et du «&amp;nbsp;il n’était pas donné de seconde chance&amp;nbsp;» (premiers et derniers mots de Cent ans de Solitude ). Chambre où il manquera toujours, irrémédiablement, la «&amp;nbsp;chose principale ».&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Mais pourquoi est-ce la pièce où l’enfant n’est autorisée à entrer que si elle a été sage, et jamais plus d’une fois par jour, comme si c’était une récompense qu’il ne fallait pas lui accorder trop souvent&amp;nbsp;? Il faut peut-être se méfier lorsque dans la bouche de la grand-mère on rencontre le mot «&amp;nbsp;sage ». La chambre reconstituée à l’identique rue Manno n’est peut-être plus tout à fait la même que celle d’origine. Certes, on continue de n’y pas prononcer un mot, d’y dormir recroquevillés, sans se toucher, en se tournant le dos, mais ces gestes n’ont plus la même signification qu’au village, quand le mariage était blanc. On rappellera qu’elle n’est pas le lieu où ils «&amp;nbsp;jouent à la maison close », mais celui où ils se retrouvent après les «&amp;nbsp;prestations », après que la grand-mère ait «&amp;nbsp;demandé si elle était une bonne putain et combien elle avait déjà gagné ... Ils avaient joué longtemps, puis grand-père s’était mis à fumer sa pipe, alors elle s’était recroquevillée de son côté du lit et, comme toujours, elle s’était endormie.&amp;nbsp;» (p.85)&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Je ne sais pas si ces citations éclairent ce que la grand-mère entend par «&amp;nbsp;si j’avais été sage&amp;nbsp;» et «&amp;nbsp;jamais plus d’une fois par jour », mais je rappellerai que la narratrice n’est pas une innocente. Quant à affirmer que ces choses-là sont très éloignées de l’amour, je ne m’y risquerais pas, si j’en juge par ce qu’écrivait Héloïse à Abélard&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;Si le nom d’épouse peut sembler plus sacré et convenable, celui d’amante m’a toujours paru plus doux, ou même, si je ne craignais de t’offenser , celui de concubine ou de putain ….. Dieu m’est témoin, si le maître de l’univers, Auguste lui-même, avait voulu m’honorer en me prenant pour épouse et en me donnant la jouissance perpétuelle des trésors de la terre, j’aurais trouvé plus doux et plus digne qu’on me dise ta putain, plutôt que son impératrice.&amp;nbsp;» Les mots de ceux qui n’ont connu de l’amour que ses prestations et ceux des amants qui l’ont vraiment vécu ne sont parfois pas aussi éloignés qu’on voudrait le croire.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;«&amp;nbsp;Quelle passion unit ce couple&amp;nbsp;? » demandaient déjà les voisines de la rue Sulis , p.22.«&amp;nbsp;Une fois, à propos d’incompréhension mutuelle, elle avait pris son courage à deux mains et, le cœur battant si fort qu’il semblait bondir hors de sa poitrine, elle avait demandé à grand-père si, maintenant qu’il la connaissait mieux, même si ça restait vraiment pas grand-chose, mais disons maintenant qu’il avait vécu avec elle tout ce temps et qu’il n’avait plus eu besoin de fréquenter les maisons closes, eh bien, s’il l’aimait. Et grand-père avait eu une espèce de sourire pour lui-même sans la regarder, puis il lui avait donné une tape sur les fesses et il n’avait pas pensé un instant à lui fournir une réponse. Une autre fois, pendant une prestation , grand-père lui avait dit qu’elle avait le plus beau cul qu’il s’était jamais tapé de sa vie. Bref, que pouvons-nous savoir, vraiment, même des personnes les plus proches.&amp;nbsp;» «&amp;nbsp;Et grand-mère s’étonnait toujours de la bizarrerie de l’amour qui, s’il ne veut pas venir, ne vient pas au lit, ni même à force de gentillesse et d’attentions, et il était étrange qu’on n’eût justement aucun moyen de le provoquer alors que c’était la chose la plus importante.&amp;nbsp;» (p.30)&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Dans la chambre de grand-mère, le temps a laissé «&amp;nbsp;une de ses fractions éternelles », celle où aurait dû se nouer cette passion venue trop tard.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;«&amp;nbsp;Qu’y a-t-il dans l’idée du Trop Tard (d’une amitié, ou passion, ou lien, une affection longtemps désirée et attendue ) qui se noue trop tard&amp;nbsp;?&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;N’y aurait-il pas quelque chose dans l’idée que deux êtres peuvent se rencontrer juste à temps (s’ils se sont cherchés pendant des années) pour sentir tout ce que cela eût représenté pour eux s’ils s’étaient rencontrés plus tôt&amp;nbsp;? » Henry James (Carnets).
Dans la chambre où Melquíades a rédigé ses prédictions, le temps s’est aussi arrêté, mais non, comme on s’y attendrait, à cet instant de 1867 dans lequel il a rassemblé cent ans d’évènements passés et à venir. Ce n’est pas non plus, quelque dix ans plus tard, l’instant où, ayant achevé sa rédaction, il peut mourir («&amp;nbsp;J’ai atteint l’immortalité »). Il s’agit d’un tout autre moment de l’histoire, qui, à première vue, pourrait apparaître comme secondaire. Il se place plus tard. Le lecteur ne découvre cela que progressivement, presque à la fin du livre.
Mais commençons par le début….&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Dans la maison des Buendía, après la mort de Melquíades, son spectre ne fut d’abord qu’une «&amp;nbsp;présence invisible qui continuait ses allées et venues discrètes d’une pièce à l’autre.&amp;nbsp;» (p.96). Avant qu’on découvre que le spectre s’est fixé dans la chambre, il va s’écouler plusieurs générations. En fait, le premier spectre qui hante la maison n’est pas Melquíades mais Prudencio Aguilar. José Arcadio Buendía l’aperçoit pour la première fois un certain lundi de mars, quelques mois après la mort de Melquíades. «&amp;nbsp;Lorsqu’il l’identifia enfin, étonné que les morts vieillissent eux aussi, José Arcadio Buendía se sentit tout retourné par la nostalgie. «&amp;nbsp;Prudencio&amp;nbsp;! s’exclama-t-il. Comment as-tu fait ton compte pour venir de si loin jusqu’ici&amp;nbsp;? » Après un grand nombre d’années passées dans la mort, le regret du monde des vivants était si aigu, le besoin de compagnie si pressant, et si atterrante la proximité de l ‘autre mort à l’intérieur de la mort, que Prudencio Aguilar avait fini par aimer son pire ennemi. Il devait rester longtemps à le chercher sans succès. Il enquêtait sur lui auprès des morts de Riohacha, des morts en provenance de la vallée de Upar, de ceux qui arrivaient du marigot, et nul ne lui donnait de ses nouvelles pour la bonne raison que Macondo était un village inconnu des morts, jusqu’au jour où Melquíades arriva qui signala sa position par un petit point noir sur les cartes bariolées de la mort. José Arcadio Buendía conversa avec Prudencio Aguilar jusqu’à l’aube. ». (p.100).&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Ce jour-là, José Arcadio Buendía devient fou. Le temps s’arrête pour lui. Il croira jusqu’à sa mort qu’on est «&amp;nbsp;toujours en mars et toujours un lundi.&amp;nbsp;»&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Ce que fuient les Buendía, c’est le meurtre de Prudencio Aguilar et l’inceste qui l’accompagne. Cette fuite est l’événement fondateur de Macondo. La date du «&amp;nbsp;retour&amp;nbsp;» de Prudencio Aguilar est une date-clé&amp;nbsp;: c’est celle du retour de la menace qui pèse sur la lignée et sur Macondo. Ils n’échapperont plus à leur destin.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Sautons maintenant deux générations, et ouvrons la chambre de Melquíades&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;A douze ans, &lt;a href=&quot;http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/01/07/Aureliano le Second&quot; title=&quot;Aureliano le Second&quot;&gt;Aureliano le Second&lt;/a&gt; s’enquit auprès d’Úrsula de ce que contenait la petite pièce condamnée. «&amp;nbsp;Des papiers, lui répondit-elle. Ce sont les livres de Melquíades et les choses bizarres qu’il a écrites dans les dernières années de sa vie.&amp;nbsp;» Cette réponse, au lieu de l’apaiser, augmenta sa curiosité. Il insista tellement, et jura avec tant d’ardeur qu’il ne dérangerait rien, qu’Úrsula lui confia les clefs. Personne n’était entré dans le cabinet de travail depuis qu’on en avait sorti le cadavre de Melquíades et posé sur la porte un cadenas dont la rouille avait soudé toutes les pièces. Mais quand Aureliano le Second eut ouvert les fenêtres, il y pénétra une lumière familière qui paraissait habituée à venir éclairer quotidiennement le cabinet de travail, et on n’aurait pu déceler la moindre trace de poussière ou de toile d’araignée, bien au contraire&amp;nbsp;: tout était propre, balayé, mieux balayé et plus propre qu’au jour même de l’enterrement, et l’encre n’avait pas séché au fond de l’encrier, l’oxyde n’avait pas altéré le brillant des métaux, et dans l’athanor qui permit à José Arcadio Buendía d’obtenir des vapeurs de mercure, les braises ne s’étaient pas éteintes. Sur les étagères étaient disposés les livres recouverts d’une sorte de carton livide semblable à de la peau humaine tannée, ainsi que les manuscrits intacts. Bien que la pièce fût demeurée condamnée pendant de nombreuses années, l’air y paraissait plus pur que dans le reste de la maison. Tout était si net et en si bon état qu’au bout de quelques semaines, quand Úrsula fit irruption dans le cabinet de travail, armée d’un seau d’eau et d’un balai pour laver par terre, elle ne trouva rien à faire.&amp;nbsp;» (p.212).&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Dans ce paradis, Aureliano le Second se jette sur un premier livre.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;La chambre de Melquíades est cet endroit merveilleux de notre enfance où nous avons lu notre premier livre, «&amp;nbsp;l’histoire de ce pêcheur qui emprunta du lest pour son filet à un voisin, et remercia ce dernier, par la suite, avec un poisson qui avait un diamant dans l’estomac, les histoires de lampe qui exauce tous les désirs et de tapis volants. Stupéfait, il demanda à Úrsula si tout cela était vrai, et elle lui répondit qu’en effet, bien des années auparavant, les gitans étaient venus à Macondo avec ces lampes merveilleuses et ces tapis volants.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;- Ce qu’il y a, soupira-t-elle, c’est que le monde va finissant peu à peu, et ces choses-là n’arrivent plus.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Lorsqu’il eut achevé le livre dont beaucoup de contes étaient incomplets parce qu’il manquait des pages, Aureliano le Second entreprit de déchiffrer les manuscrits. Ce lui fut impossible. Les lettres ressemblaient à un linge mis à sécher sur un fil de fer et tenaient davantage de la notation musicale que de l’écriture littéraire. Par une ardente journée, vers midi, tandis qu’il s’astreignait à vouloir percer le secret des manuscrits, il sentit qu’il n’était pas seul dans la pièce. Se découpant sur la réverbération de la fenêtre, Melquíades était assis, les mains sur les genoux. Il n’avait pas plus de la quarantaine. Il portait le même gilet anachronique et son chapeau en ailes de corbeau, et le long de ses tempes blafardes ruisselait la graisse des cheveux fondue par la chaleur, comme l’avaient remarqué Aureliano et José Arcadio dans leur enfance. Aureliano le Second le reconnut sur le champ car ce souvenir héréditaire s’était transmis de génération en génération et, partant de a mémoire de son aïeul, était arrivé jusqu’à lui.
- Salut, dit Aureliano le Second.
- Salut, jeune homme, répondit Melquíades.
Dès lors, pendant plusieurs années, ils se virent presque chaque après-midi. Melquíades lui parlait du monde, essayait de lui inculquer son vieux savoir, mais il se refusa à traduire les manuscrits. «&amp;nbsp;Nul ne doit en connaître le sens avant que ne se soient écoulés cent ans », expliqua-t-il. Aureliano le Second garda toujours pour lui-même le secret de ces entrevues. Un jour, il sentit s’écrouler cet univers qui n’appartenait qu’à lui, à cause d’Ursula qui fit irruption dans la pièce au moment où Melquíades s’y trouvait. Mais elle ne le vit pas.
- Avec qui es-tu entrain de parler&amp;nbsp;? lui demanda-t-elle&amp;nbsp;;
- Avec personne, fit Aureliano le Second.
Ton arrière-grand-père était comme ça, dit Úrsula. Lui aussi parlait tout seul.&amp;nbsp;» (p.213-214).&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Le temps est cyclique. Aureliano le Second revit ici ce qu’avait déjà vécu son père, Arcadio, lorsque Melquíades, peu avant de mourir, lui avait fait écouter, dans les mêmes conditions, quelques pages de ses prophéties&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;Bien des années plus tard, devant le peloton d’exécution, Arcadio devait se rappeler de quelle voix chevrotante Melquíades lui lut plusieurs pages de son indéchiffrable écriture, auxquelles il ne comprit naturellement rien, mais qui, récitées ainsi à haute voix », écrit Gabriel García Márquez, «&amp;nbsp;parecían encíclicas cantadas&amp;nbsp;» (termes qu’il ne faudrait pas traduire par «&amp;nbsp;ressemblaient à des encycliques chantées », puisque les encycliques ne se chantent pas, mais par quelque chose où on retrouverait le jeu de mots sur «&amp;nbsp;cycliques »). (p.94).&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;José Arcadio le Second, le frère jumeau d’Aureliano le Second, entra lui aussi dans la chambre de Melquíades même si ce souvenir, «&amp;nbsp;celui d’un vieillard qui portait un gilet anachronique et un chapeau en ailes de corbeau, et racontait des merveilles devant une fenêtre par où passait un jour aveuglant, il ne réussissait à le situer dans aucune époque.&amp;nbsp;» (p.297).&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Tout le monde ne voit pas la chambre de Melquíades avec les mêmes yeux qu’Aureliano le Second, José Arcadio le Second , ou Úrsula. Ainsi, le colonel Aureliano Buendía&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;Tandis que le reste de la famille continuait à s’émerveiller de ce que la pièce de Melquíades restât préservée de la poussière et de la destruction, lui-même la voyait transformée en une véritable poubelle (p.295-296) ». Pour lui, «&amp;nbsp;dans l’air de cette pièce, qui avait été le plus pur et le plus lumineux de toute la maison, flottait une insupportable odeur de souvenirs pourris. &lt;a href=&quot;http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/01/07/Il&quot; title=&quot;Il&quot;&gt;Il&lt;/a&gt; était le seul, dans la maison, à ne pas voir comme par le passé le puissant vieillard tout courbé par un demi-siècle d’intempéries.&amp;nbsp;» (p.275).&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Image du roman, cette pièce réunit le réel ordinaire et le réel imaginaire.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;C’est là que se réfugiera José Arcadio le Second, après la tuerie des 3000 grévistes. Seul survivant, il y restera jusqu’à sa mort, dix ans plus tard. Alors qu’une nouvelle maladie de la mémoire commence pour Macondo («&amp;nbsp;A Macondo, il ne s’est rien passé, il ne se passe rien, et il ne se passera jamais rien. Ce village est un village heureux.&amp;nbsp;» p.348), une nuit de février, un détachement de l’armée qui ratisse le village maison par maison, vient inspecter celle des Buendía. «&amp;nbsp;Devant la chambre de Melquíades, qui était de nouveau cadenassée, Sainte Sophie de la Piété misa sur un dernier espoir&amp;nbsp;:  «&amp;nbsp;Ça doit faire un siècle que personne ne loge plus dans cette pièce.&amp;nbsp;» L’officier la fit ouvrir, la parcourut du faisceau de sa lampe&amp;nbsp;; Aureliano le Second et Sainte Sophie de la Piété aperçurent les yeux mauresques de José Arcadio le Second au moment où son visage se trouva balayé par la lumière, et ils comprirent qu’à ce moment prenait fin une angoisse et en commençait une autre qui ne trouverait d’apaisement que dans la résignation. Mais l’officier continua d’inspecter la pièce à l’aide de sa lanterne et ne fit montre d’aucun intérêt particulier jusqu’à ce qu’il eût découvert les soixante deux petits pots de chambre entassés les uns sur les autres dans les armoires . Il fit alors la lumière. José Arcadio le Second était assis sur le bord du lit de camp , prêt à bondir hors de la pièce, plus solennel et songeur que jamais. Au fond s’alignaient les étagères avec les livres décousus, les rouleaux de parchemin, et, propre et bien rangée, la table de travail&amp;nbsp;; l’encre était encore fraîche dans les encriers. Il y avait dans l’air la même pureté, la même diaphanéité, le même privilège contre la poussière et la destruction qu’avait connus dans son enfance Aureliano le Second, et que seul le colonel Aureliano Buendía n’avait pu percevoir. Mais l’officier ne s’intéressa qu’aux pots de chambre.
- Combien de personnes vivent sous ce toit&amp;nbsp;? demanda-t-il.
- Cinq.
L’officier resta naturellement sans comprendre. Son regard s’arrêta sur la zone où Aureliano le Second et Sainte Sophie de la Piété continuaient de voir José Arcadio le Second, et ce dernier se rendit compte également que le militaire était entrain de le fixer sans le voir. Puis il éteignit et referma la porte. En l’entendant parler aux soldats, Aureliano le Second comprit que le jeune militaire venait de voir la chambre avec les mêmes yeux que, jadis, le colonel Aureliano Buendía.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;- C’est vrai que personne n’a vécu dans cette chambre depuis au moins un siècle, dit l’officier à ses soldats. Il doit même y avoir des couleuvres.&amp;nbsp;» (p.349-350).&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Peu avant la mort de José Arcadio le Second, le petit Aureliano Babilonia se lie d’amitié avec lui, et devient à son tour familier de la chambre de Melquíades&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;Dans la petite pièce isolée que n’atteignirent jamais le vent aride, ni la poussière, ni la chaleur, tous deux évoquaient la vision atavique d’un vieillard coiffé d’un chapeau en ailes de corbeau, qui parlait du monde en tournant le dos à la fenêtre, bien des années avant que l’un et l’autre ne fussent nés. Tous deux découvrirent en même temps qu’en cet endroit on était toujours en mars et toujours lundi, et ils comprirent alors que José Arcadio Buendía n’avait pas été aussi fou que le racontait la famille, mais qu’il avait été le seul à bénéficier d ‘assez de lucidité pour entrevoir cette vérité que le temps lui aussi était victime de heurts et d’accidents, et pouvait par conséquent partir en éclats, et laisser dans une chambre une de ses fractions éternelles.&amp;nbsp;» (p.390).&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Jalonnant le récit, toutes les pièces du puzzle qu’est la chambre de Melquíades s’emboîtent maintenant en un tout cohérent. C’est un objet parfait. José Arcadio Buendía, ce fameux lundi de mars où il était devenu fou, ne l’avait donc pas été autant qu’on le croyait. Prudencio Aguilar n’avait pu le retrouver que parce que Melquíades, «&amp;nbsp;sur les cartes bariolées de la mort », lui avait indiqué l’emplacement de Macondo où personne, avant lui, n’était mort. Ce jour-là, le lien avec les morts avait été établi. C’était aussi le jour où le lien avec le refoulé (le crime et l’inceste fondateurs) avait été rétabli. De quoi ébranler les bases fragiles sur lesquelles José Arcadio Buendía avait fondé sa lignée et sa cité. Melquíades n’est pas seulement le mage qui annonce l’avenir. Par sa mort, il parachève l’acte de rendre ou de donner une mémoire à Macondo. C’est tout cela, passé et avenir, qui est contenu dans la parcelle de temps arrêté restée dans la chambre après la réapparition de Prudencio Aguilar. Dans cette pièce, devenue lieu de mémoire et de prédiction, seuls ceux pour qui Macondo a un passé et un avenir perçoivent le lundi de mars. Ce n’est pas le cas du colonel Aureliano Buendía, ni de l’officier chargé de la perquisition, ni, peut-être, de certains lecteurs….&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Chez Milena Agus, la chambre de la grand-mère n’est pas le seul lieu de mémoire et de nostalgie. Il y a également ce trou dans le mur du salon où le Temps a laissé pour elle aussi «&amp;nbsp;une de ses fractions éternelles », entre les pages d’une lettre et d’un cahier noir.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Mais que sont le passé et l’avenir de Macondo&amp;nbsp;? Rien d’autre qu’une double nostalgie. Rien qu’un livre, issu de la chambre de Melquíades (comme d’autres, ceux qui l’avaient précédé, étaient issus de la chambre de Rocamadour).&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Suivons encore les pas d’Aureliano Babilonia dans cette chambre. Ce seront bientôt les derniers. «&amp;nbsp;Aureliano resta longtemps sans quitter la chambre de Melquíades&amp;nbsp;» (p. 397). «&amp;nbsp;Par un après-midi brûlant, peu après la mort des frères jumeaux, il vit se découper sur la réverbération de la fenêtre le lugubre vieillard avec son chapeau en ailes de corbeau, comme la matérialisation d’un souvenir logé dans sa mémoire depuis bien avant sa naissance.  ….  Melquíades lui révéla qu’il ne pouvait revenir dans cette chambre qu’un nombre limité de fois. Mais il partait l’esprit tranquille vers les grandes prairies de la mort définitive, car Aureliano avait le temps d’apprendre le sanscrit au cours des années qui manquaient encore pour que les manuscrits eussent un siècle révolu et pussent être déchiffrés. …. Aureliano progressait dans l’étude du sanscrit tandis que Melquíades se faisait chaque fois moins assidu et plus lointain, s’estompant dans l’éblouissante clarté de midi . La dernière fois qu’Aureliano crut le deviner, c’était à peine plus qu’une présence invisible et qui murmurait&amp;nbsp;:  «&amp;nbsp;Je suis mort des fièvres dans les laisses de Singapour .». Alors la chambre devint soudain vulnérable à la poussière, à la chaleur, aux termites, aux fourmis rouges, aux mites qui devaient convertir en sciure tout le savoir des livres et des parchemins.&amp;nbsp;» (p.398-399).&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Ainsi, un siècle après Prudencio Aguilar, Melquíades a été entraîné à son tour dans «&amp;nbsp;l’autre mort à l’intérieur de la mort ». Le cycle principal du livre se referme. La fraction d’éternité que retenait la chambre est emportée. Celle-ci devient vulnérable à l’érosion du Temps.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Seuls les manuscrits n’y sont pas vulnérables. Un matin quatre enfants espiègles pénètrent «&amp;nbsp;dans la chambre , alors qu’Aureliano se trouvait à la cuisine, déterminés à détruire les parchemins. Mais dès qu’ils se saisirent des feuilles toutes jaunies, une force angélique les souleva du sol et les tint suspendus en l’air jusqu’à ce qu’Aureliano fût de retour et leur arrachât les manuscrits. Désormais, ils ne revinrent plus le déranger.&amp;nbsp;» (p.413). C’est le dernier prodige de la chambre de Melquíades. Maintenant, il ne sera fait mention d’elle que deux fois&amp;nbsp;: Aureliano «&amp;nbsp;savait à présent que dans les parchemins de Melquíades était écrit son destin. Il les retrouva intacts parmi les plantes préhistoriques et les mares fumantes et les insectes lumineux qui avaient fait disparaître de la chambre toute trace du passage des hommes sur cette terre, et il n’eut pas la sérénité de sortir les lire à la lumière, mais sur place, debout, sans la moindre difficulté, comme s’il les eût trouvés écrits en espagnol sous les rayons éblouissants de midi, il se mit à les déchiffrer à haute voix.&amp;nbsp;» (p.459).
«&amp;nbsp;Mais avant d’arriver au vers final , il avait compris qu’il ne sortirait jamais de cette chambre, car il était dit que la cité des miroirs (ou des mirages) serait rasée par le vent et bannie de la mémoire des hommes à l’instant où Aureliano Babilonia achèverait de déchiffrer les parchemins, et que tout ce qui y était écrit demeurait depuis toujours et resterait à jamais irrépétible, car aux lignées condamnées à cent ans de solitude, il n’était pas donné sur terre de seconde chance&amp;nbsp;; » (p.461).&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Un mur,… Une chambre,…&amp;nbsp;: deux écrivains nous parlent de choses enfouies dans ce réel imaginaire qui n’a jamais existé que dans leur tête&amp;nbsp;; mais peut-être aussi, dans la nôtre… En effet, qui n’a pas, une fois au moins dans sa vie, caché dans «&amp;nbsp;un mur du salon », dans «&amp;nbsp;une chambre de Melquíades&amp;nbsp;» quelque «&amp;nbsp;fraction d’éternité&amp;nbsp;» ?
Car le réel imaginaire n’existe pas que dans les livres !….&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Raymond Laharie Janvier 2008.&lt;/p&gt;</description>
    
    
    
          <comments>http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/01/07/LE-R%C3%89EL-IMAGINAIRE-dans-MAL-DE-PIERRES-Comparaison-avec-CENT-ANS-DE-SOLITUDE#comment-form</comments>
      <wfw:comment>http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/01/07/LE-R%C3%89EL-IMAGINAIRE-dans-MAL-DE-PIERRES-Comparaison-avec-CENT-ANS-DE-SOLITUDE#comment-form</wfw:comment>
      <wfw:commentRss>http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?feed/atom/comments/38</wfw:commentRss>
      </item>
    
  <item>
    <title>VILLA AMALIA  Pascal Quignard Gallimard février 2006</title>
    <link>http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/01/07/VILLA-AMALIA-Pascal-Quignard-Gallimard-f%C3%A9vrier-2006</link>
    <guid isPermaLink="false">urn:md5:19fca139247ca9adcafaa01805a68f8e</guid>
    <pubDate>Fri, 07 Jan 2011 16:41:00 +0000</pubDate>
    <dc:creator>Claude Witterkerth</dc:creator>
        <category>Délires</category>
            
    <description>    &lt;p&gt;&lt;img src=&quot;http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/public/Images/.pascal quignard_m.jpg&quot; alt=&quot;pascal quignard.JPG&quot; style=&quot;float:left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; title=&quot;pascal quignard.JPG, janv. 2011&quot; /&gt;
VILLA AMALIA OU LE TEMPS AMBIGU&lt;/p&gt;


&lt;pre&gt;   Ce livre a été achevé d’imprimer le 14 février 2006. C’est là une constatation toute bête et parfaitement anodine, mais elle pose un problème qui va se révéler insoluble : celui du Temps dans Villa Amalia.&lt;/pre&gt;

&lt;p&gt;A) QUATRE SAISONS DE LA VIE D’ANN HIDDEN:&lt;/p&gt;


&lt;pre&gt;   A première vue, tout paraît simple : voici quatre saisons de la vie d’Ann Hidden, enchaînées, semble-t-il, dans un ordre absolument sans surprise : hiver, printemps, été, automne, comme si le récit se déroulait sur une année, celle de ses 47 ans.&lt;/pre&gt;

&lt;p&gt;Première partie: Hiver (p.13)Ann fait table rase.&lt;/p&gt;


&lt;pre&gt;   Ann consacre le mois de janvier à rompre tous les liens avec son passé : son compagnon, son travail, son appartement,, sa mère, ses photos, sa banque, sa voiture, ses pianos, et à ne laisser aucune trace derrière elle : ni chéquier, ni carte bleue, ni e-mail, ni téléphone portable localisable. Elle organise avec une méticulosité maladive sa propre disparition (p. 69 p.104).&lt;/pre&gt;


&lt;pre&gt;   En février, elle erre en Belgique, Hollande, Allemagne et Suisse. La femme aux longs cheveux ramassés en chignon de la page 62 devient la blonde aux cheveux coupés très courts avec des mèches blanches de la page 105. Elle change trois fois tous ses vêtements, jetant chaque fois les anciens à la poubelle. Son itinéraire aberrant vise à brouiller les pistes, de façon à ce que personne ne la retrouve.&lt;/pre&gt;


&lt;pre&gt;   En mars, elle arrive finalement à Naples, et là, elle se met en quête d’un lieu où se fixer, un lieu qui la retienne, où se cacher et devenir vraiment Ann Hidden.&lt;/pre&gt;

&lt;p&gt;Deuxième partie: Printemps (p.113)&amp;nbsp;: Ann choisit Villa Amalia.&lt;/p&gt;


&lt;pre&gt;   Ce lieu elle le découvre le vendredi saint 25 mars, dans l’île d’Ischia. Elle tombe amoureuse de Villa Amalia et passe tout le printemps à s’y installer, avant de redonner signe de vie en Bretagne, puis à Paris, « sous son nom véritable » : Hidelstein, pour l’Ascension, le 20 mai. A Teilly, dans l’Yonne, elle rejoint son ami d’enfance Georges. C’est à lui, et à lui seul, qu’elle révèle son adresse. Au terme de ce printemps, fin juin, elle rencontre une fillette de deux ans trois mois , Magdalena, l’amour de sa vie. Alors, avec l’enfant et son père, un médecin de Naples, commence pour elle une vie de bonheur.&lt;/pre&gt;

&lt;p&gt;Troisième partie: Eté (p.191)&amp;nbsp;: Ann, Magdalena, Giulia.&lt;/p&gt;


&lt;pre&gt;   Bonheur plus grand encore lorsqu’elle rencontre Giulia. C’est ici que Charles Chenogne, « nouveau » narrateur, entre en « Je ». Nous sommes en juillet. Lors d’une excursion en bateau avec sa maîtresse, Juliette (Giulia),ils découvrent par hasard au ras de l’eau les cheveux blonds et blancs épars d’une « noyée ». C’est Ann ; grande nageuse, elle s’est aventurée au large où elle a été foudroyée par une crampe. Avec l’aide de Juliette, il la sauve de la noyade. Charles et Ann se reconnaissent : elle est une grande compositrice et concertiste, il est, lui, un grand concertiste, tous deux pianistes célèbres. Pendant cette saison sévit une canicule épouvantable : « C’était le moment de la plus forte chaleur » (p.199). Pour Charles, ce n’est pas le bonheur car «  Ce fut à ce moment que Juliette me quitta ».&lt;/pre&gt;


&lt;pre&gt;   Mais Magdalena meurt, accidentellement, « à l’âge de trois ans » (p.224). Les survivants s’abîment dans le désespoir, Juliette disparaît, Ann abandonne Villa Amalia.&lt;/pre&gt;

&lt;p&gt;Quatrième partie: Automne (p.253)&amp;nbsp;: Nostalgie et solitude:&lt;/p&gt;


&lt;pre&gt;   Cet automne n’est pas, à proprement parler, une saison. C’est l’automne de toute une vie. Ann vit désormais dans le souvenir de leur bonheur à trois, dans la canicule de l’été disparu, « sur la terrasse tout en haut de la colline, au paradis »(p.298). A la fin du livre, elle vit dans un studio, prés de la gare de Lyon, absolument seule (p.297). Ce drôle d’automne est bien long. Combien de temps dure-t-il ? Aucune indication ne permet de le dire jusqu’à cette page 297, l’avant-dernière, où nous lisons : « Soudain, elle pensa à Magdalena. Elle aurait seize ans. » Autrement dit, Ann aurait alors 61 ans ! Il se serait écoulé plus de quatorze ans depuis le début du livre où elle en avait 47. Oui, ce drôle d’automne est bien long.&lt;/pre&gt;


&lt;pre&gt;   Mais, au fait, quand donc se passe cette histoire ? En refermant le livre, il nous revient à la mémoire que c’était « au début du vingt et unième siècle » (p.35, p.48). Pour ce livre édité en 2006, le compte n’y est pas. Quelque chose a dû nous échapper à la première lecture. Relisons 
  B) LE ROMAN DES IMPERCEPTIBLES DÉRAPAGES DU TEMPS:
   Au fil des saisons, le Temps, dans Villa Amalia subit un étirement progressif . L’ « hiver » est jalonné de dates précises, au jour et à l’heure près . Le « printemps » l’est moins . Un seul jour se détache nettement : l’Ascension (20 mai) ; les autres restent flous. Les mois eux-même ne sont plus précisés (« Durant tout le printemps »…p.187). L’ « été », lui, est en  trompe-l’œil : il se déroule en fait sur plus d’une année. Quant à l’  « automne », il dure plus d’une décennie. Les jalons sont de plus en plus espacés, imprécis. On pourrait croire qu’il n’y a là rien d’original, si ce « Temps étiré » ne s’inscrivait pas dans un laps « concentré » entre le 3 janvier 2004, date à laquelle s’ouvre le roman, et le 14 février 2006, date de sa publication.&lt;/pre&gt;

&lt;p&gt;a. Les escapades du Temps&amp;nbsp;:&lt;/p&gt;

&lt;pre&gt;   Une première date précise apparaît à la page 47 : « dimanche 11 janvier ». Curieusement Ann Hidden et sa mère ont choisi ce dimanche pour fêter l’Épiphanie. Huit jours plus tôt pour la nuit des Rois, c’est à dire celle du samedi 3 au dimanche 4 (la bonne date pour le dimanche de l’Épiphanie), elle commençait son hiver de détresse, bientôt jalonné d’autres dates précises : vendredi 23 janvier (p.76), jeudi 29 janvier (p.82), lundi 2 février ou mardi 3 (p.65, 76, et 82), samedi 7 février (p.65) dont la concordance jointe au fait qu’on est au début du XXIème siècle (p.35 et 48), permet de trouver en quelle année nous sommes. C’est 2004, comme le confirme (p.71) l’incident de l’obligation faite aux compagnies aériennes européennes de fournir aux U.S.A leurs données passagers (Passenger Name Record), imposée le 5 mars 2003, effective en janvier 2004. C’est une année bissextile. L’Ascension est à la bonne place : le jeudi 20 mai. Il s’agit du jour où Ann Hidden signe devant notaire l’acte de vente de sa maison de Paris, trois mois après l’avoir quittée (p.149,150, et 155).
    Le calendrier nous apprend qu’en 2004, le Mardi Gras et le Mercredi des Cendres tombent les 24 et 25 février, et le Vendredi Saint le 9 avril. Ce dernier est une date importante dans le roman : c’est le jour où Ann Hidden découvre Villa Amalia et en tombe amoureuse (p.128). Quignard écrit : « C’était le vendredi saint. C’était le 25 mars ». Pourquoi cette date aberrante ? (le vendredi saint tombe deux fois le 25 mars au XXIéme siècle : en 2005 et en 2016). Plus aberrantes encore sont celles du Mardi Gras et du Mercredi des Cendres, que Quignard place aux 10 et 11 février (ces dates nous placeraient en 2032). Alors, pourquoi ?
   On remarquera que le voyage d’Ann Hidden entre le 10 février et le 25 mars est une errance absurde : elle remonte le Rhin jusqu’à Fribourg, traverse la forêt Noire jusqu’à Tuttlingen, remonte un bout de Danube, redescend un bout de Rhin (elle tourne en rond) jusqu’à l’Aar, qu’elle remonte jusqu’au « premier lac », celui de Bienne, dans l’Ouest de la Suisse ; après quoi on la retrouve à l’autre bout de la Suisse, à l’Est, en Engadine, vallée qu’elle remonte jusqu’à l’Italie, puis c’est le lac de Côme, le car pour Monza, l’avion pour Naples, le bateau pour Ischia où, après un aller-retour à Milan, elle tombe, au terme du voyage sur Villa Amalia.
   Du 10 février au 25 mars, elle a vécu un vrai Carême. Et Quignard franchit le pas : il déplace les dates du Carême 2004 pour les faire coïncider avec celui que vit son héroïne. Puis le Temps reprend son cours, et le calendrier n’est plus perturbé, sauf en ce qui concerne la chevelure d’Ann.&lt;/pre&gt;

&lt;p&gt;b. Une chevelure aux couleurs du Temps&amp;nbsp;:&lt;/p&gt;

&lt;pre&gt;   Le 11 février (pseudo mercredi des Cendres), « elle fit couper ses cheveux très court et les fit teindre en blond avec des mèches blanches » (p.105). En mars, après la composition de son quatuor dédié à Katherine Philips (Purcell : O Solitude), « ses cheveux avaient repoussé et de nouveau elle commençait à pouvoir les relever en un petit chignon » (p.121) ! Après le 25 mars (pseudo vendredi saint), « ses cheveux redeviennent longs » (p.137) et, fin juin, lorsqu’elle fait la connaissance de Magdalena, ils lui tombent déjà jusqu’aux épaules (p.184). C’était la fin du printemps (p.187), un temps bien court pour une croissance si rapide. Puis ce fut l’été. Juliette quitta Charles pour Ann et « toutes deux cessèrent de teindre leurs cheveux.         Elles les laissèrent repousser dans leur couleur naturelle » (p.200). Cette liaison dura d’un été (2004) au suivant (2005). Le narrateur ne le précise pas, donnant même l’impression d’un seul été ininterrompu, sous la canicule. Il ne précise même plus en quelle saison nous sommes :  « Je pourrais remplir de détails les mois qui suivirent &lt;a href=&quot;http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/01/07/cet été 2004&quot; title=&quot;cet été 2004&quot;&gt;cet été 2004&lt;/a&gt; Ils furent occupés, amoureux, bâtisseurs. Je saute. Je saute. Je saute. J’arrive en mars suivant. J’arrive de nouveau dans le froid. Giulia et Ann vivaient ensemble à Ischia les trois mois où Magdalena se trouvait chez sa mère. Les trois mois où la petite était en Italie, Giulia revenait sur Naples la semaine &lt;a href=&quot;http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/01/07/avec Ann&quot; title=&quot;avec Ann&quot;&gt;avec Ann&lt;/a&gt;. Le week-end elles regagnaient l’île ». (p.213).Le livre ne nous dit rien de plus sur ces mois qui s’intercalent entre les deux étés. Seule reste dans le souvenir de celui qui écrit cette canicule de deux étés au terme de laquelle meurt Magdalena (p.224). C’est alors que Quignard nous reparle de la couleur des cheveux d’Ann Hidden : ils sont devenus tout blancs. « De longs cheveux blancs qui pendaient et luisaient » (p.226). Plus loin, page 295, il se répète : « Sa chevelure était devenue entièrement blanche. » Ses cheveux, qui poussaient trop vite lorsque le Temps dérapait, sont rentrés dans la fosse commune du Temps sans accident.&lt;/pre&gt;

&lt;p&gt;c. «&amp;nbsp;Au delà de cette limite », le roman continue&amp;nbsp;:&lt;/p&gt;

&lt;pre&gt;   « En décembre, il fit très froid » (p.267). « L’Yonne gela. Il fit un froid effrayant. Les conduites d’eau se déchirèrent »… (p.272). Ce froid de fin décembre 2005 est le dernier événement réel auquel se réfère le roman. Publié le 14 février 2006, contre toute attente, une fois arrivé à cette date, il ne s’arrête pas, il n’est pas terminé, il continue ! « Elle joua six mois Kraus &lt;a href=&quot;http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/01/07/…&quot; title=&quot;…&quot;&gt;…&lt;/a&gt;. Elle joua six mois Schubert &lt;a href=&quot;http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/01/07/…&quot; title=&quot;…&quot;&gt;…&lt;/a&gt;. Elle joua six mois Haydn… » (p.273). Nous voici en janvier 2007 : Ann et Georges qui avaient 47 ans au début du livre (p.30 et 47) en ont maintenant 50 (p.278). Les années défilent (p.283, 285). On ne sait pas en quelle année meurt Georges, mais c’est longtemps après la publication du livre où est relatée cette mort. Le dernier chapitre se passe alors que Magdalena « aurait seize ans », c’est à dire en 2018. Cette année-là Ann s’habille « à la japonaise, en Yohji Yamamoto, en Issey Miayake » (p.297). Elle a soixante et un an, presque soixante deux. Nous refermons le livre un peu perplexe.
   Moi, j’écris ces lignes pour l’Épiphanie 2007, trois ans après le début du roman, et onze ans avant sa fin. Ann et Georges ont 50 ans. Je suis aux pages 278 et 279. Charles, 50 ans lui aussi, écrit « Je » pour la dernière fois. Juliette a 30 ans. Magdalena en aurait cinq. A cette page 279, je lis :  « Je me souviens qu’Ann disait à Giulia (quand elle vivait avec elle et Magdalena dans la longue villa qu’Ann avait louée au dessus de la mer) ». Villa Amalia est entre parenthèses .&lt;/pre&gt;

&lt;p&gt;«&amp;nbsp;Je me souviens… », écris-je, écrit-il&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;1&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;VILLA AMALIA OU LE NARRATEUR AMBIGU&lt;/p&gt;


&lt;pre&gt;   La troisième partie de Villa Amalia., qui commence par le mot « Je », semble introduire un nouveau personnage dans le roman, Charles Chenogne, qui serait à la fois le nouveau narrateur et un nouveau protagoniste de l’action. En tant que nouveau narrateur – narrateur à la première personne- , il s’opposerait à celui des deux premières parties, qui semble être l’habituel narrateur à la troisième personne, omniscient et omnipotent, extérieur et impassible. Mais, si Charles était aussi le narrateur de ces deux premières parties,on fera remarquer que, n’ayant pas encore pris part à l’action, et n’étant pas encore l’ami intime de l‘héroïne, il n’avait aucune raison, et d’ailleurs aucune occasion, d’y écrire « Je … ». En tant qu’absent de l’intrigue, il en serait tout naturellement le narrateur à la troisième personne. C’est seulement son entrée en « jeu » comme nouveau protagoniste qui motiverait l’entrée en « je » de la troisième partie.&lt;/pre&gt;


&lt;pre&gt;   Si l’on portait Villa Amalia à l’écran, le film pourrait d’ailleurs très bien commencer par ce « je » de la page 191, et alors, la première et la deuxième partie deviendraient un simple flash back qui prendrait place, par exemple, après la phrase « Elles (Juliette et Ann) passèrent la soirée à se toucher les mains et à se raconter leur vie » (p. 197).(En fait, c’est Ann seule qui raconte la sienne ; Juliette, elle, ne raconte jamais rien de sa vie, que d’ailleurs nous ignorons totalement, à l’instar d’Ann et de Charles &lt;a href=&quot;http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/01/07/p. 213&quot; title=&quot;p. 213&quot;&gt;p. 213&lt;/a&gt;).&lt;/pre&gt;


&lt;pre&gt;   Au cours de cette troisième partie, Charles et Ann deviennent très intimes. Charles est donc un narrateur pris parmi les personnages, chose courante dans un roman, mais on peut se demander si ce personnage n’est pas Pascal Quignard lui-même, à la lecture de la curieuse et dramatique page 193. « il approchait de la vieillesse ; il était chauve….lunettes rondes cerclées de fer, des grands yeux pâles….un filet de voix….il allait mourir. C’était moi », page où sont réunis le « il » et le « je » dans une ambigüité vertigineuse : le « je » de la page 191 devient « il », mais un autre « je » fait surface…&lt;/pre&gt;


&lt;pre&gt;   Ce narrateur et Ann étaient déjà très proches, sans le savoir, dès avant le début du roman, comme nous le révèle leur rencontre fortuite . p..193 : « Je vous connais ». « Moi aussi je vous connais ». Chacun des deux connaît la carrière de musicien de l’autre et l’admire. Ils se tutoient (p. 211, 238,286-287). « J’étais toujours le bienvenu » (p.207). « Nos heures concordaient » (p.208). « Nous étions devenus amis » (p.216). C’est Charles qui lui trouve le Bösendorfer sur l’île (p.210), qui lui apprend la mort de sa mère (p.238). C’est à cette occasion qu’il écrit « Je » pour l’avant-dernière fois (fin de la troisième partie). Charles a donc eu de multiples raisons de connaître la vie passée d’Ann, et de multiples raisons d’être son biographe. Il reparaît, en tant que protagoniste de l’action, p.286-287 . Ann lui demande des nouvelles de Juliette : celle-ci est à Montréal, il n’en sait pas plus.. C’est la fin du livre. Il est intéressant de suivre le passage du narrateur à la première personne au narrateur à la troisième personne et vice-versa, à partir de ces pages 238-239 (les avant-derniers « Je »).&lt;/pre&gt;


&lt;pre&gt;   En fait, depuis le début, Charles suit Ann pas à pas. Quelle passion unit ce couple ? Rien n’est dit. Charles la désigne par « Elle », par « Ann Hidden » (p.242). A la fin de cette troisième partie, et dans toute la quatrième partie, c’est toujours « Ann Hidden » en alternance avec « Elle » , ou, évidemment , « Ann » tout court, ce qui est normal chez un biographe parlant d’un personnage qu’il désigne de préférence par son nom biographique, mais qui est aussi son intime.&lt;/pre&gt;


&lt;pre&gt;   Cependant, au milieu de la quatrième partie, on voit réapparaître une dernière fois le « Je »(p.279), indice de plus que Charles Chenogne est bien l’unique narrateur de tout le livre. Par la suite, il n’y a plus besoin de « Je » ; le « Il » suffit désormais, jusqu’à la fin. Page 286, il se décrit : « le musicien qui avait une tête juvénile (bien qu’il fût devenu chauve) » et pour qu’il n’y ait plus d’ambiguïté, il se nomme (p.287) : « Alors Ann Hidden saisit la main de Charles Chenogne ». Si Charles Chenogne nous livre l’intimité d’Ann Hidden, il ne nous livre jamais la sienne. Pourtant l’apparition d’Ann dans sa vie y a déclenché un cataclysme , sa rupture avec Juliette, qui le quitte pour Ann, justement. De ce cataclysme, nous ne saurons rien de plus que le :  « il allait mourir. C’était moi. » de la page 193.&lt;/pre&gt;


&lt;pre&gt;   En fait par petites touches, à peine perceptibles, Pascal Quignard met en place un narrateur qui hésite à se laisser découvrir, et finalement ne se découvre pas, parlant de lui-même tantôt à la première personne, tantôt à la troisième (p.193, 209, 279), tantôt comme le biographe d’une tierce personne, tantôt comme l’auteur lui-même, partie prenante de cette personne : « Madame Bovary, c’est moi ». Il y a beaucoup de « c’était moi » dans ce livre, mais aussi beaucoup de pudeur.&lt;/pre&gt;


&lt;p&gt;.
Villiers le 7 janvier 2007.
Raymond Laharie.&lt;/p&gt;</description>
    
    
    
          <comments>http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/01/07/VILLA-AMALIA-Pascal-Quignard-Gallimard-f%C3%A9vrier-2006#comment-form</comments>
      <wfw:comment>http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/01/07/VILLA-AMALIA-Pascal-Quignard-Gallimard-f%C3%A9vrier-2006#comment-form</wfw:comment>
      <wfw:commentRss>http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?feed/atom/comments/37</wfw:commentRss>
      </item>
    
  <item>
    <title>LE  VILLAGE  METAMORPHOSE Révolution dans la France profonde Pascal Dibie</title>
    <link>http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/01/07/LE-VILLAGE-METAMORPHOSE-R%C3%A9volution-dans-la-France-profonde-Pascal-Dibie</link>
    <guid isPermaLink="false">urn:md5:44d2662fdc8e68cf3533d170beb915c8</guid>
    <pubDate>Fri, 07 Jan 2011 16:39:00 +0000</pubDate>
    <dc:creator>Claude Witterkerth</dc:creator>
        <category>Délires</category>
            
    <description>    &lt;p&gt;LE  VILLAGE  METAMORPHOSE
Révolution dans la France profonde
Pascal Dibie
Collection  Terre Humaine   Editions Plon ,2006    380 pages&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Références sites Internet&amp;nbsp;:
www.etonnants-voyageurs.com/spip.php?article66
www.livres.lexpress.fr/critique.asp/idC11569/idTC=3/idR=12/idG=8
www.cafe-geo.net/article.php3?id_article=1030&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Biographie  (ref: etonnants-voyageurs)
Né en 1949, Pascal Dibie est écrivain, ethnologue et enseignant-chercheur à l' université Paris-VII. Il a reçu en 1987 le prix  de sociologie Henri Dumarest de l' Académie Française. Egalement directeur des collections Traversées et Suites-sciences aux éditions Métaillé, et de la collection Carnet de voyages aux éditions de l' Aube, Pascal Didier est  l' auteur de nombreux livres, alliant l' écriture romanesque et sa connaissance de l' ethnologie. Pour 'Le village retrouvé' , il a fait de son propre village (Chichery dans l' Yonne) , unterrain d' étude pour plonger dans la vie rurale et paysanne de Bourgogne et a profité de l' expérience tirée lors d' un séjour chez les Indiens Hopis d' Arizona pour nous livrer son analyse du milieu paysan face au monde métropolitain. Il continue sur sa lancée avec 'Le village métamorphosé'.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Bibliographie succinte:
Le village évanoui (Plon, 2005)
Le village retrouvé&amp;nbsp;: essai d' ethnologie de l' intérieur (Grasset 1979 et  L' aube poche , 2005)&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Résumé du livre par les étonnants voyageurs:
L' ethnologue Pascal Dibie prend son village comme laboratoire pour étudier les transformations profondes du monde rural, déjà passé à l' urbain, et montrer à partir de là que la question du local ne peut plus se penser en dehors d' une réflexion sur le global. Le quotidien du village est envisagé à partir de la relation des habitants avec leurs biens de consommation. Ce livre s' inscrit dans la série des Terres humaines, consacrée à la paysannerie française.&lt;/p&gt;</description>
    
    
    
          <comments>http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/01/07/LE-VILLAGE-METAMORPHOSE-R%C3%A9volution-dans-la-France-profonde-Pascal-Dibie#comment-form</comments>
      <wfw:comment>http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/01/07/LE-VILLAGE-METAMORPHOSE-R%C3%A9volution-dans-la-France-profonde-Pascal-Dibie#comment-form</wfw:comment>
      <wfw:commentRss>http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?feed/atom/comments/36</wfw:commentRss>
      </item>
    
  <item>
    <title>Mo HAYDER : TOKYO</title>
    <link>http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/01/07/Mo-HAYDER-%3A-TOKYO</link>
    <guid isPermaLink="false">urn:md5:e1b2d7c191e9a9025d94836ffc8c322e</guid>
    <pubDate>Fri, 07 Jan 2011 16:36:00 +0000</pubDate>
    <dc:creator>Claude Witterkerth</dc:creator>
        <category>Délires</category>
            
    <description>    &lt;p&gt;Mo Hayder
TOKYO&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Roman policier
Collection Sang d' encre      Editions Presses de la Cité, 2005     430 pages
Traduit de l' anglais par Hubert Tézenas&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Grand prix littéraire des lectrices de 'ELLE' 2006
Prix SNCF du polar ( 7ème édition)&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Bibliographie sommaire
L' homme du soir, Presses de la Cité, 2002
Birdman, Presses de la Cité , 2000&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Sites de référence&amp;nbsp;:
www.avoir-lire.com
www.polar.sncf.com/sections/public
www.fr.wikipedia.org/wiki/Massacre_de_Nankin
www.evene.fr/livres/livre/mo-hayder-tokyo-13993.php
www.linternaute.com/histoire/categorie/evenement/57/1/a/543
www.dinosoria.com/nankin.htm
www.herodote.net/histoire12131.htm&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Résumé du livre (ref: evene.fr)
Grey, une jeune Anglaise au passé tumultueux, quitte Londres et débarque à Tokyo à la recherche d' un vieux film dont l' existence est contestée. Ce film contiendrait les seules et uniques preuves que des atrocités ont été commises par les Japonais à Nankin en 1937. Dès lors, Grey mène l' enquête, mais son parcours est semé d' embûches car elle se retrouve seule dans une ville qui lui est totalement inconnue.
Son histoire est intimement liée à celle de l' universitaire chinois Chongming qui a écrit un journal au moment de l' entrée des soldats nippons dans Nankin, alors qu' il se trouvait en compagnie de sa femme sur le point d' accoucher.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Ecouter le livre sur le site audible.fr  (catégorie 'roman contemporain' )&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Le sac de Nankin (ref: dinosoria.com)
Ce qui a été appelé le &quot;sac de Nankin&quot; est sans aucun doute la plus grande tragédie du conflit sino-japonais.
Pendant six semaines, l' armée nippone va se livrer à d' effroyables massacres sur la population civile. Le bilan, selon les autorités chinoises, s' élève à 250000 victimes civiles et militaires.
La prise ou &quot;sac&quot; de Nankin, par sa violence, illustre de la pire façon les solutions extrêmes issues du culte de la supériorité militaire japonaise.&lt;/p&gt;</description>
    
    
    
          <comments>http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/01/07/Mo-HAYDER-%3A-TOKYO#comment-form</comments>
      <wfw:comment>http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/01/07/Mo-HAYDER-%3A-TOKYO#comment-form</wfw:comment>
      <wfw:commentRss>http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?feed/atom/comments/35</wfw:commentRss>
      </item>
    
  <item>
    <title>IMMERSION Alain Fleischer. Edition Gallimard</title>
    <link>http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/01/07/IMMERSION-Alain-Fleischer.-Edition-Gallimard</link>
    <guid isPermaLink="false">urn:md5:052c6406761ee73a4b788905267bda2b</guid>
    <pubDate>Fri, 07 Jan 2011 16:34:00 +0000</pubDate>
    <dc:creator>Claude Witterkerth</dc:creator>
        <category>Délires</category>
            
    <description>    &lt;p&gt;Voici un livre sur l’impossibilité d’écrire certains livres, et, plus particulièrement, d’écrire…. celui-ci. Il s’agit, en fait, des «&amp;nbsp;brouillons&amp;nbsp;» (le mot se trouve aux pages 16, 98, 102, 320) d’un roman qu’un certain David Fischer essaie en vain de mettre en forme, ou plutôt du récit de sa tentative avortée de roman…, d’un «&amp;nbsp;projet de roman&amp;nbsp;» (p.107), d’ «&amp;nbsp;un livre auquel &lt;a href=&quot;http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/01/07/il&quot; title=&quot;il&quot;&gt;il&lt;/a&gt; songe vaguement »(p.206), de la «&amp;nbsp;rêverie d’un roman »(p.320) au terme de laquelle il s’aperçoit, trop tard, qu’il s’y est mal pris, qu’ «&amp;nbsp;il lui faudrait tout reprendre depuis le début, tout recommencer »(p.320-321), et alors Alain Fleischer, à la toute dernière page, se voit obligé d’intervenir, et, s’adressant à son personnage David Fischer, il ne sait plus comment le consoler, «&amp;nbsp;le distraire », «&amp;nbsp;le tromper de son désarroi ». Pour un peu, il se mettrait lui-même à l’écrire, ce roman, IMMERSION, lui, Alain Fleischer&amp;nbsp;; mais non, il sait bien qu’il «&amp;nbsp;ne peut faire mieux que David Fischer », et il renonce lui aussi, et d’ailleurs il ne sait pas «&amp;nbsp;exactement ce que &lt;a href=&quot;http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/01/07/David Fischer&quot; title=&quot;David Fischer&quot;&gt;David Fischer&lt;/a&gt; a voulu faire, ce qu’il a cherché, même s’il a une petite idée, comme on dit&amp;nbsp;» &lt;del&gt; est-ce «&amp;nbsp;un roman de l’origine ?»&lt;/del&gt; .Et c’est lui, Alain Fleischer, faute de mieux, qui met un point final à l’ouvrage avorté de David Fischer.&lt;/p&gt;


&lt;pre&gt;   Dans cette affaire, quel roman lisons-nous ? celui (raté, donc) de David Fischer ? ou celui, (non raté peut-être ?) qu’écrit Alain Fleischer : roman qui relate l’échec de David Fischer et dont le sujet porterait sur ….tout ce que ne doit pas faire un auteur qui veut réussir son roman ? Dans les deux cas, il est question du romancier aux prises avec ses personnages.&lt;/pre&gt;


&lt;p&gt;Voici un livre sur l’impossibilité d’écrire certains livres, et, plus particulièrement, d’écrire…. celui-ci. Il s’agit, en fait, des «&amp;nbsp;brouillons&amp;nbsp;» (le mot se trouve aux pages 16, 98, 102, 320) d’un roman qu’un certain David Fischer essaie en vain de mettre en forme, ou plutôt du récit de sa tentative avortée de roman…, d’un «&amp;nbsp;projet de roman&amp;nbsp;» (p.107), d’ «&amp;nbsp;un livre auquel &lt;a href=&quot;http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/01/07/il&quot; title=&quot;il&quot;&gt;il&lt;/a&gt; songe vaguement »(p.206), de la «&amp;nbsp;rêverie d’un roman »(p.320) au terme de laquelle il s’aperçoit, trop tard, qu’il s’y est mal pris, qu’ «&amp;nbsp;il lui faudrait tout reprendre depuis le début, tout recommencer »(p.320-321), et alors Alain Fleischer, à la toute dernière page, se voit obligé d’intervenir, et, s’adressant à son personnage David Fischer, il ne sait plus comment le consoler, «&amp;nbsp;le distraire », «&amp;nbsp;le tromper de son désarroi ». Pour un peu, il se mettrait lui-même à l’écrire, ce roman, IMMERSION, lui, Alain Fleischer&amp;nbsp;; mais non, il sait bien qu’il «&amp;nbsp;ne peut faire mieux que David Fischer », et il renonce lui aussi, et d’ailleurs il ne sait pas «&amp;nbsp;exactement ce que &lt;a href=&quot;http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/01/07/David Fischer&quot; title=&quot;David Fischer&quot;&gt;David Fischer&lt;/a&gt; a voulu faire, ce qu’il a cherché, même s’il a une petite idée, comme on dit&amp;nbsp;» &lt;del&gt; est-ce «&amp;nbsp;un roman de l’origine ?»&lt;/del&gt; .Et c’est lui, Alain Fleischer, faute de mieux, qui met un point final à l’ouvrage avorté de David Fischer.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Dans cette affaire, quel roman lisons-nous&amp;nbsp;? celui (raté, donc) de David Fischer&amp;nbsp;? ou celui, (non raté peut-être ?) qu’écrit Alain Fleischer&amp;nbsp;: roman qui relate l’échec de David Fischer et dont le sujet porterait sur ….tout ce que ne doit pas faire un auteur qui veut réussir son roman&amp;nbsp;? Dans les deux cas, il est question du romancier aux prises avec ses personnages.
LES ARCANES DE LA CREATION&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Où qu’il se trouve, quoi qu’il fasse, le narrateur, David Fischer, nous apparaît entouré de ses personnages, ses créations. Comme dans toute œuvre de fiction, ceux-ci sont revêtus des oripeaux de la réalité&amp;nbsp;: nous sommes à Venise, dans les jours qui précèdent l’ouverture de la Biennale d’Art contemporain, en juin 1995, à l’hôtel Hungaria du Lido, auquel on accède en voiture (ferry, parking). Notre narrateur, qui cherche l’inspiration en visitant et photographiant les cimetières juifs d’Italie, s’apprête à visiter le cimetière hébraïque du Lido. Au moment de remettre sa clé à la réception, il s’écrie&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;Stella&amp;nbsp;! » (p.21). Le texte nous dit qu’il s’adresse à une inconnue en laquelle il reconnaît l’exacte réplique d’une Stella qu’il a «&amp;nbsp;connue 20 ans plus tôt à Buenos Aires, et qui avait alors disparu ». Cette inconnue attendra son retour, le soir, à l’hôtel, lui dira&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;Je m’appelle Vera, qui est Stella&amp;nbsp;? » et le suivra, sans autre forme de procés, dans l’ascenseur, dans sa chambre, dans son lit, dans sa vie, pour ne plus le quitter. Nous avons là la métaphore de l’irruption d’un personnage dans l’imagination de son créateur. Cette Stella qu’il a «&amp;nbsp;connue », qui a «&amp;nbsp;disparu », est peut-être le personnage d’un roman qu’il avait conçu 20 ans plus tôt, et la Vera en laquelle il la retrouve, le personnage du roman qu’il conçoit maintenant, «&amp;nbsp;elle est ce bien qui m’appartient et que j’ai commencé à perdre il y a longtemps et que je ne cesserai de perdre, et &lt;a href=&quot;http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/01/07/elle&quot; title=&quot;elle&quot;&gt;elle&lt;/a&gt; se donne sans savoir à qui, à un inconnu qui la nomme, qui lui rend un prénom qu’elle ne se connaissait pas et qui lui dit&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;Tu es Stella&amp;nbsp;» … »(p.17). De «&amp;nbsp;ce personnage qui se couche en moi », le narrateur fait «&amp;nbsp;cette fille avec qui je couche&amp;nbsp;» (p.36),étoile de David d’où va naître tout le roman. A l’hôtel Hungaria, ce n’est pas «&amp;nbsp;cette fille&amp;nbsp;» qui attend David, c’est son roman-même. Tous le autres personnages surgiront de la même façon, Avigdor Sforno, Sara Fischer, Oscar Heller, etc…, tous présentés comme les protagonistes réels d’une histoire vécue par le narrateur, mais illustrant, en fait, métaphoriquement, les mécanismes de la création littéraire tels qu’ils fonctionnent dans l’imagination d’un romancier au travail dans un temps et un milieu qui seuls, peut-être, sont réels (pourquoi pas cet hôtel Hungaria du Lido pendant la Biennale de 1995… ?).&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Tel semble être le sujet véritable du roman d’Alain Fleischer. Les relations de David Fischer avec ses personnages prennent, à mesure qu’il avance dans sa «&amp;nbsp;rêverie »(p.289, 320), la forme d’un catalogue de «&amp;nbsp;toutes les perversions ensemble – nécrophilie, zoophilie, fétichisme, voyeurisme, exhibitionnisme, sadisme – désir de s’accoupler à une noyée, de violer une sirène, d’éventrer les fleurs marines, de forcer les coquillages, d’y répandre du sperme, de contraindre une naïade à une vision totale, à une inspection exhaustive, cruauté de ne l’avoir vêtue que de la robe d’une morte, une disparue dans les fripes desquelles elle apparaît pour être son fantôme :…tout cela pour un œil suprême, un témoin embusqué derrière une vitre, grand seigneur client d’un bordel derrière une glace sans tain, autorité d’une loi supérieure, criminelle, scélérate, hors la loi…Je ne sais plus si c’est moi qui lui dicte ce qu’elle fait ou si c’est elle qui me montre ce qu’il y a dans ma tête…&amp;nbsp;»&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Le roman dévoile les liens qui unissent l’auteur à ses personnages en utilisant les méthodes que l’on emploie habituellement pour décrire les relations d’une personne avec son entourage. Ces liens sont toujours marqués au sceau de la prise de possession pure et simple, sur le modèle de celle des maîtresses de David, avec ces rites dans lesquels il n’y a plus d’érotisme, mais seulement la possession de choses , ou sur le modèle d’une appartenance plus générale&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;le spectacle de ces deux  personnages appartient &lt;a href=&quot;http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/01/07/au narrateur&quot; title=&quot;au narrateur&quot;&gt;au narrateur&lt;/a&gt;, c’est &lt;a href=&quot;http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/01/07/lui&quot; title=&quot;lui&quot;&gt;lui&lt;/a&gt; qui l’a provoqué et qui le met en scène, ce sont &lt;a href=&quot;http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/01/07/ses&quot; title=&quot;ses&quot;&gt;ses&lt;/a&gt; personnages, les personnages de &lt;a href=&quot;http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/01/07/son&quot; title=&quot;son&quot;&gt;son&lt;/a&gt; histoire, &lt;a href=&quot;http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/01/07/il&quot; title=&quot;il&quot;&gt;il&lt;/a&gt; doit les observer, être attentif au moindre de leurs gestes, &lt;a href=&quot;http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/01/07/il&quot; title=&quot;il&quot;&gt;il&lt;/a&gt; doit les écouter… »(p.83). Même «&amp;nbsp;possédés », les personnages échappent toujours à l’auteur, et c’est là le ressort même de l’action. Le prince Avigdor Sforno, sitôt apparu (= sitôt créé) prend en charge toute l’intrigue selon sa logique propre, créant lui-même, à son tour, de nouveaux personnages. Car ces personnages ne sont pas seulement les créations de l’auteur, ils s’imaginent aussi les uns les autres, et l’auteur lui-même est imaginé par eux. Le rapport auteur-personnages pourrait être défini par cette phrase du livre&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;je ne connais rien de lui, il ne connaît rien de moi, et nous en sommes à nous imaginer l’un l’autre »(p.130), ou cette autre&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;je vois le regard du Prince qui nous suit dans ce milieu où nous sommes des images dans l’espace de son imagination »(p.174).&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Mais un auteur n’a pas à traiter que des personnages, ou à leur donner en sous-traitance d’autres personnages à créer. Il doit aussi créer l’espace-temps dans lequel il les fait vivre. L’exemple type de ce genre de création dans le roman est l’invention de l’hôtel Belvédère, à Trieste, et de sa fameuse chambre 44, d’où sortira toute la deuxième moitié du livre&amp;nbsp;:  «&amp;nbsp;elle avait pris à l’épaule ce sac de sport au contenu léger, bagage des filles qui n’ont d’autre garde-robe que leurs 20 ans, et elle était partie à la recherche d’un hôtel en ville. Je lui avais soufflé&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;il y a sûrement un hôtel Belvédère quelque part, retrouvons-nous à l’hôtel Belvédère… ». J’avais choisi le nom de l’hôtel, il fallait donc qu’elle le trouvât, c’est ainsi que procèdent toujours les auteurs&amp;nbsp;: le nom est essentiel, il faut trouver le nom, le lieu, et c’est comme une porte qui s’ouvre, et derrière la porte il y a toute l’histoire, derrière la porte du nom, du nom de lieu, derrière la porte d’une chambre de l’hôtel Belvédère –disons la chambre 44 --, il y a la suite d’une histoire dont un chapitre se termine, car je vais bientôt me retrouver dans Trieste, &lt;a href=&quot;http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/01/07/….&quot; title=&quot;….&quot;&gt;….&lt;/a&gt; là où il ne restera que Stella, &lt;a href=&quot;http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/01/07/….&quot; title=&quot;….&quot;&gt;….&lt;/a&gt;la sirène, la pêcheuse, l’exécutrice de mes fantasmes, derrière la porte de la chambre 44 à l’hôtel Belvédère, à Trieste. »(p.185). Le temps va s’arrêter, dans cette chambre, au lundi 12 juin 1995, jour mémorable, celui de l’enterrement d’un Prince qui n’a jamais existé que dans l’imagination de David Fischer, «&amp;nbsp;l’inventeur de sa mort, l’auteur de sa fin »(p.179), jour où il se met à pleuvoir des pierres sur Trieste. De la même manière, il crée sous nos yeux, au fil de notre lecture, le palais Sforno, la villa Aranovitz, la hutte de Bohème, le village de Myrto, et le cimetière de voitures du Cap Isole dei Correnti.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Mais l’écriture a ses aléas. David Fischer est plusieurs fois en panne de création, pannes qui, bien sûr, sont présentées comme de véritables avaries immobilisant son véhicule. La première survient lors de la veillée funèbre du Prince dans sa villa de Trieste, où le narrateur, en état d’ébriété, rêve qu’il est au volant d’un corbillard fou emportant la dépouille mortelle. Ce voyage nous conduit jusqu’à un cimetière juif, en pleine forêt de Bohème, où se produit la panne sèche (les bouteilles de Grappa ont été vidées jusqu’à la dernière)(p.208). On retrouve la même panne dans la chambre 44 de l’hôtel Belvédère où le narrateur, dégrisé, rêve à la suite qu’il convient de donner au roman après l’enterrement du Prince. Le texte est on ne peut plus clair&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;Je nous vois, aventurés dans une forêt de Bohème, face au chaos de pierres d’un cimetière secret sous la lune, dans un silence plein de noms, vieux comme des pierres, muets comme des pierres. Je nous vois enlisés dans la boue que forment les mots nouveaux, au seuil des images anciennes. Nous sommes embourbés au milieu du gué que nous ne parvenons pas à franchir, pris dans le piège des mots&amp;nbsp;: quel est donc cet interdit qui nous arrête&amp;nbsp;? » (p.228). La panne, donc, se précise&amp;nbsp;: le roman est enlisé dans la boue des mots, il aura du mal à aller plus loin que ce cimetière…. Alors le rêve prend une autre direction&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;Je nous vois arrêtés dans un village perdu du Sud de l’Italie qui ne figure sur aucune carte – voiture en panne--, en pourparlers avec un mécanicien philosophe qui nous entretient aussi de mécanique céleste. Nous restons là plusieurs jours, &lt;a href=&quot;http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/01/07/….&quot; title=&quot;….&quot;&gt;….&lt;/a&gt; heureux d’être arrivés là, arrêtés là, fixes parmi les images fixes. Et puis, un jour, la voiture est réparée&amp;nbsp;» (p.231). Ces textes sont à la fin de la deuxième partie du roman (chapitre IX)&amp;nbsp;; ils constituent un premier «&amp;nbsp;brouillon&amp;nbsp;» de la troisième partie, dans laquelle ils sont considérablement développés. On retrouve la première panne p. 270-271. Elle est bizarrement réparée p.283-284 (les pierres du cimetière servent à désembourber la voiture de la «&amp;nbsp;boue des mots »). La seconde s’y retrouve aussi (p.246), mais à l’inverse de ce qui était prévu p.231, le véhicule ne sera jamais réparé&amp;nbsp;: le narrateur va chercher pour rien la pièce de rechange dans le cimetière de voitures du Cap Isole dei Correnti, où il se rend en utilisant une voiture de remplacement, qu’il abandonne sur place sans couper le moteur, le vouant à la panne sèche. C’est la fin du livre. On peut noter d’ores et déjà que ces deux pannes sont suivies de deux «&amp;nbsp;immersions ». Une impression bizarre s’en dégage. Ces pannes seraient-elles plus profondes que les simples problèmes posés par la création littéraire&amp;nbsp;? On pense à une panne célèbre&amp;nbsp;:  «&amp;nbsp;J’ai vécu seul. Sans personne avec qui parler véritablement. Jusqu’à une panne dans le désert du Sahara il y a six ans. Quelque chose s’était cassé dans mon moteur. Et comme je n’avais avec moi ni mécanicien ni passager, je me préparais à essayer de réussir tout seul une réparation difficile. C’était pour moi une question de vie ou de mort. J’avais à peine de l’eau à boire pour huit jours… J’étais plus isolé qu’un naufragé sur un radeau au milieu de l’océan ». On sait que l’auteur de ce texte est mort dans l’immersion de son avion en Méditerranée. Il est à sa place ici, à côté du propriétaire du cimetière de voitures, qui a été pilote de chasse et nous entretient,p.298-299, non pas de mécanique céleste, mais des techniques de l’aviation, et le narrateur d’ajouter&amp;nbsp;:  «&amp;nbsp;où ai-je donc entendu ces paroles&amp;nbsp;? Ai-je jamais connu un aviateur, et les pilotes s’expriment-ils ainsi pour parler de leur métier&amp;nbsp;? ». Nous connaissons maintenant la réponse.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Puisque le livre nous fait pénétrer dans les arcanes de la création d’un roman, il nous faut souligner ce qui fait l’originalité d’Alain Fleischer&amp;nbsp;: l’obsession du double. L’artiste du dédoublement est ici Avigdor Sforno, qui est à la fois le Prince et son portier, à la fois aussi «&amp;nbsp;deux personnes »(p.57), l’une qui connaît tous les dessous de l’Histoire des Juifs de Venise au vingtième siècle, «&amp;nbsp;avec toutes les informations de détail, les noms, les prénoms, les lieux, les dates, les circonstances….et l’autre qui peut estimer n’en connaître rien, au regard de ce qu’elle pense connaître passablement pour l’avoir étudié pendant quelque cinquante ans&amp;nbsp;: Le Marchand de Venise et l’histoire de la livre de chair réclamée par le juif Shylock à son noble débiteur vénitien ». A ce double dédoublement du Prince, il faut ajouter deux doubles encore&amp;nbsp;: l’Avidgor Sforno de Bohème et celui de Sicile. Enfin, on l’aura deviné, il adore donner des doubles aux autres personnages. Quand David lui présente Véra, il voit en elle «&amp;nbsp;la petite sœur Sara&amp;nbsp;» ( et Vera effectivement se dédoublera en Vera et Sara), mais surtout, il voit en David lui-même, deux personnes, lui parlant de «&amp;nbsp;celui des deux qui, en vous-même, s’adresse à moi&amp;nbsp;» (p.57), phrase incompréhensible à ce moment du livre, mais qui 33 pages plus loin, deviendra réalité puisque le narrateur se dédoublera en «&amp;nbsp;un valet&amp;nbsp;» et «&amp;nbsp;un maître », chacun mu par un tropisme différent, le premier vers le Sud, Calabre et Sicile (où le suivra Vera), le second vers le Nord, la Bohème (où l’emmènera Sara), «&amp;nbsp;un valet qui tiendrait de Sancho Pança son attachement à la terre, à la chair, aux images, mais de don Quichotte son goût pour le mouvement, pour la conquête, tandis que son maître tiendrait du Quichotte l’amour des livres, des mots, et de Sancho Pança l’envie du retour à la maison, autre définition des rôles, autre distribution entre David et David, le maître et le valet ». (p.232). Comment écrirai-je un roman s’il y a deux narrateurs distincts qui disent «&amp;nbsp;je&amp;nbsp;» en moi, l’un toujours englué dans les mots et les morts, l’autre, au contraire, passionné par les images et tourné vers les vivants&amp;nbsp;? (On rappellera qu’Alain Fleischer est à la fois un grand romancier et un grand photographe).&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Nous savons maintenant où nous nous engageons en entrant dans ce livre&amp;nbsp;: Un narrateur (réel ?= Alain Fleischer&amp;nbsp;; fictif ?= David Fischer) se promène du côté de Venise, portant en lui, et projetant hors de lui tout l’édifice d’un roman qu’il essaie de construire. Il ne fait pas la distinction entre le monde réel qui l’entoure et le monde fictif qui l’entoure également, les deux s’imposant à lui en une unique réalité.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Entrons donc dans ce monde hybride et voyons ce qu’il a créé.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;L’ETERNEL DERNIER SURVIVANT&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;«&amp;nbsp;Toujours on meurt de ce que l’on a vécu. Et toujours vivre n’est que survivre à ce dont on n’est pas mort ». Tels sont les premiers mots du roman. On pense peut-être maintenant qu’il fallait commencer par «&amp;nbsp;Frères humains&amp;nbsp;» ? Mais David Fischer persiste et signe. Ces premiers mots se rencontrent huit fois dans le roman, ponctuant les moments-clés de l’intrigue&amp;nbsp;; toujours liés à la question de livre de chair que Shylock exige du marchand de Venise pour le libérer de sa dette, question qui obsède Avigdor Sforno pendant les 50 dernières années de sa vie.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;-Page 13,&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Nos deux phrases inaugurales sont répétées 2 fois (première fois&amp;nbsp;: cela ferait un bon début, «&amp;nbsp;se dit David&amp;nbsp;» ; deuxième fois = le début effectif du roman) associées ici, non pas à Avigdor Sforno, mais à Venise&amp;nbsp;:  «&amp;nbsp;Parce que cette ville depuis des siècles, flotte entre deux eaux plus encore qu’elle n’émerge, avec ses noyés, les vénitiens, elle et eux prêts à l’engloutissement définitif d’un jour à l’autre, Venise est la capitale de l’humanité survivante ». En fait, dès cette phrase (elle aussi répétée deux fois), Avigdor Sforno, le dernier, l’éternel survivant, est déjà présent. Car Venise, joue, parmi les villes, le rôle que joue le Prince parmi les hommes, lui  qui serait bien digne de jeter son anneau dans la lagune.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;-Page 47&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Le roman met les deux phrases dans la bouche du Prince, au cours de la première visite que lui fait David Fischer au palais Sforno. Tout de suite surgit la question de la livre de chair, «&amp;nbsp;et sans doute que, de notre conversation sur cette fameuse livre de chair âprement réclamée par Shylock, naîtrait la réponse à la question que vous êtes venu me poser. Car de la réponse à la question de la livre de chair, découlent naturellement les réponses à toutes les questions, disons presque toutes…et assurément celle qui vous occupe… ». David est venu l’interroger sur la disparition, 47 ans plus tôt, en 1948, à Venise, d’une jeune juive miraculeusement rescapée d’un camp d’extermination où avait été exterminée toute sa famille, la chair de sa chair. Elle avait trouvé, installée à sa place, dans sa maison, dans le cœur de son fiancé et, finalement, dans son nom et son identité, une autre jeune fille. A la question de David&amp;nbsp;: Qu’est-elle devenue ?, Avigdor Sforno répond que la jeune juive ne pouvait que disparaître. Elle aurait dû mourir de ce qu’elle a vécu (l’existence déniée, le retour dénié, l’identité déniée, même après le retour). Vivre n’était plus pour elle que survivre à ce dont elle n’était pas morte&amp;nbsp;; ce sont des choses qui devraient vous conduire à réclamer la livre de chair, et c’est justement ce que fait le Prince, p.57 et 58&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;il faudra &lt;a href=&quot;http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/01/07/m’&quot; title=&quot;m’&quot;&gt;m’&lt;/a&gt;amener ici même, dans ce fauteuil, …une jeune fille…, vous voilà donc confronté à la proposition de me fournir en chair fraîche, si l’on peut dire, car sachez que je suis depuis longtemps, et à chaque fois que la situation le permet, un juif face à un marchand de Venise. Si vous attendez de moi le point de vue et l’opinion du Juif, il faut renoncer au Juif en vous. Comprenez bien ce que cela veut dire…. ». Cela tombe bien&amp;nbsp;: Juste avant de «&amp;nbsp;créer&amp;nbsp;» Avigdor Sforno, le narrateur avait «&amp;nbsp;créé », la veille, Vera, la jeune fille en laquelle il retrouvait, en tous points identique, Stella, la jeune fille qu’il avait «&amp;nbsp;créée&amp;nbsp;» 20 ans plus tôt à Buenos Aires, et dont il n’avait alors pas su faire un roman. Maintenant, le temps est venu&amp;nbsp;: c’est donc Vera que David, le lendemain, «&amp;nbsp;amènera », «&amp;nbsp;fournira&amp;nbsp;» au Prince, et c’est à elle que sera révélé le fin mot de l’histoire, mais ce mot restera ignoré de David&amp;nbsp;; nous sommes dans un roman, suspense oblige…, il ne le saura que plus tard.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;-Page 134&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;On retrouve les deux phrases dans la bouche d’Avigdor Sforno, lors de la troisième visite de David, celle au cours de laquelle le Prince lui révèle le nom de la jeune juive disparue de Venise en 1948 («&amp;nbsp;Hanna Heller née Azriel »,p.133), et ce nom est le même que celui de son biographe (car le Prince a un biographe&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;mon ami Oscar Heller », p.144). «&amp;nbsp;Je viens de prononcer un nom qui peut-être réveillera votre intérêt…Heller&amp;nbsp;: ce nom ne vous dit-il pas quelque chose&amp;nbsp;? ». Certes, et c’est alors que le narrateur se souvient fort à propos que «&amp;nbsp;Stella, la Stella de Buenos Aires, s’appelait Stella Heller ». Ces révélations sont étroitement associées à des remarques sur la livre de chair dont les camps d’extermination sont «&amp;nbsp;l’inversion généralisée&amp;nbsp;» : «&amp;nbsp;des abattoirs où des millions de Shylock ont été contraints de livrer leur chair »…p.142.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;-Page 178&amp;nbsp;:&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;La page commence ainsi&amp;nbsp;:  «&amp;nbsp;puisque l’affaire de la livre de chair a été jugée ». Toujours liées à cette question, nous retrouvons ensuite nos deux phrases illustrant la mort d’Avigdor Sforno au hublot de sa piscine, d’où il contemplait, fasciné, les évolutions de Véra nue, cette livre de chair qu’il avait réclamée à David. «&amp;nbsp;De quoi donc est mort le Prince&amp;nbsp;? » &lt;a href=&quot;http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/01/07/d’une overdose de livre de chair, je pense&quot; title=&quot;d’une overdose de livre de chair, je pense&quot;&gt;d’une overdose de livre de chair,...&lt;/a&gt; «&amp;nbsp;Et de quoi donc a vécu le Prince&amp;nbsp;? » &lt;a href=&quot;http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/01/07/d’un espoir&amp;nbsp;: que Shakespeare revienne et qu’il corrige son texte…&quot; title=&quot;d’un espoir&amp;nbsp;: que Shakespeare revienne et qu’il corrige son texte…&quot;&gt;d’un espoir&amp;nbsp;: que Shakespeare rev...&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;-Page 206&amp;nbsp;:&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Les deux phrases reviennent à la mémoire du narrateur à un certain moment de la longue conversation-beuverie qu’il a avec le biographe du Prince, alors qu’ils veillent ensemble sa dépouille mortelle. Ce moment est celui où il évoque devant Oscar Heller la jeune juive de Venise disparue en 1948. Celui-ci lui révèle alors que «&amp;nbsp;cette Hanna Azriel dont &lt;a href=&quot;http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/01/07/il lui parle&quot; title=&quot;il lui parle&quot;&gt;il lui parle&lt;/a&gt; est devenue &lt;a href=&quot;http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/01/07/sa&quot; title=&quot;sa&quot;&gt;sa&lt;/a&gt; femme, Hanna Heller », une femme qui voulait «&amp;nbsp;rester toujours  sans nouvelles de l’autre, et réciproquement, sans le partage d’aucune mémoire ni d’aucun avenir commun, sans souvenir d’une autre vie avant la mort, ni pressentiment d’une survie après », et qu’ils avaient eu pour enfant unique cette Stella Heller, disparue à Buenos Aires en 1975, dont la disparition avait fait mourir sa mère de chagrin. Nous sommes ici au cœur de la question de la livre de chair, d’autant que cette révélation fait suite à celle de la véritable nature du cuir du fauteuil d’Avidgor Sforno p.204 (combien y a-t-il de livres de chair dans ce fauteuil ?). Hanna Heller a perdu pour la deuxième fois la chair de sa chair, et elle (pour qui vivre n’était que survivre à ce dont elle n’était pas morte) n’a plus pu «&amp;nbsp;retenir sa vie&amp;nbsp;» à l’instar du Tristan de Thomas.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;-Page 214&amp;nbsp;:&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;A l’enterrement d’Avigdor Sforno, le narrateur, observant «&amp;nbsp;le teint couperosé&amp;nbsp;» des croque-morts qui «&amp;nbsp;laissent dans leur sillage des effluves d’alcool&amp;nbsp;» et s’apprêtent à aller «&amp;nbsp;boire un coup à la santé du Prince&amp;nbsp;» («&amp;nbsp;Je les imagine à la cantine du cimetière, dévorant les aliments qui leur donnent ces visages »), ne peut s’empêcher de penser&amp;nbsp;:  «&amp;nbsp;on meurt de ce que l’on a vécu »…&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;-Page 321 et dernière&amp;nbsp;:&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Les deux phrases font une dernière apparition, sous la plume, cette fois, non du narrateur, mais d’Alain Fleischer lui-même.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Toujoursonmeurtdecequelonavécuettoujoursvivrenestquesurvivreàcedontonnestpasmort.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Sous cette forme écrasée en un seul mot,le mot de la fin, elles s’associent aux deux dernières occurrences du thème de la livre de chair, l’une tragique («&amp;nbsp;y a-t-il un corps, une chair, qui ne soit pas à la merci de l’histoire de la livre de chair&amp;nbsp;? »), l’autre comique, si l’on veut, et dérisoire comme une pirouette finale&amp;nbsp;: Avigdor Sforno, devenu poisson prédateur d’un poisson nommé Shakespeare qu’il menace «&amp;nbsp;de lui prélever une livre de chair, pour le compte de Shylock, en dédommagement du préjudice historique », obtient enfin de sa proie «&amp;nbsp;l’autorisation de modifier Le Marchand de Venise &lt;a href=&quot;http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/01/07/….&quot; title=&quot;….&quot;&gt;….&lt;/a&gt; avec approbation de l’auteur. Peut-être est-ce ainsi que commence ce que David appelle tout recommencer&amp;nbsp;? ».&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Il existe, en dehors du Prince, deux autres derniers survivants que David Fischer, faute de mieux, baptise Avidgor Sforno parce qu’ils sont ses doubles.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Le vieil oncle de Bohème&amp;nbsp;:&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;L’un des voyages imaginaires inventés dans la chambre 44 de l’hôtel Belvédère, à Trieste, conduit David jusqu’en Bohème, sur les traces de sa famille disparue. Il y est accompagné par Sara, «&amp;nbsp;la petite sœur », également imaginaire, que lui a donnée le Prince, mais dont David fait aussi  la sœur jumelle de Vera, qui l’a mise dans son lit&amp;nbsp;:  «&amp;nbsp;Cela s’est-il déjà vu qu’un personnage d’amante refile sa propre sœur à un auteur&amp;nbsp;? »(p.107). Le voyage les amène à une heure avancée de la nuit, à une cabane au fond de la forêt, où un vieillard les accueille par ces mots&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;c’est le petit David et la petite Sara…Entrez mes enfants, mais ce n’est pas une heure pour rendre visite à votre vieil oncle… », après quoi David reconnaît dans le visage du vieillard les traits familiers d’Avigdor Sforno (p.274). C’est cet homme qui lui découvre la suite de l’histoire de Stella Heller&amp;nbsp;: partie de Buenos Aires 20 ans plus tôt, elle est «&amp;nbsp;revenue ici », dans cette même cahute, pour se faire «&amp;nbsp;raconter son histoire&amp;nbsp;» et, ajoute-t-il, «&amp;nbsp;je lui ai même trouvé, parmi mes registres un Fischer qu’elle cherchait »…(p.277), et…qui n’est pas David… C’est tout ce que nous saurons d’elle.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Le vieil oncle de Sicile&amp;nbsp;:&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Un autre voyage imaginé dans la chambre 44 le conduit jusqu’à la pointe sud de la Sicile, en compagnie, cette fois, de Vera. A l’instar d’une autre histoire («&amp;nbsp;quelque chose s’était cassé dans mon moteur »…), ils viennent chercher dans un cimetière de voitures qui se trouve là, «&amp;nbsp;là où finit l’Europe », la pièce de rechange qui leur manque. David reconnaît aussitôt dans le géant qui la leur fournit les traits d’Avigdor Sforno. Cet homme est le vieil oncle d’une jeune fille ne jouant aucun rôle dans l’action, une muette, une sans nom, le dernier surgeon d’une lignée d’éternelles revenantes, le parangon de la judéité, le pendant obligé de l’éternel dernier survivant, lequel n’existe «&amp;nbsp;que pour disparaître après avoir survécu à tout »…, alors qu’elle, à l’instar de Stella, l’étoile de David, «&amp;nbsp;n’est là que pour sur-vivre, vivre plus.&amp;nbsp;» (cf.quatrième de couverture).
L’ETERNELLE JEUNE REVENANTE
Cette jeune fille vit à Myrto, un village de Calabre dont le nom ne se trouve sur aucune carte, dit le texte. Certes, ce nom, on le trouverait plutôt dans le Lagarde et Michard&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;Elle a vécu Myrto, la jeune Tarentine…. Elle est au fond des flots ».&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;«&amp;nbsp;Je pense à toi, Myrtho, divine enchanteresse, Au Pausilippe altier….&amp;nbsp;» .&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;En effet, il y en a deux&amp;nbsp;: la Myrto d’André Chénier, et la Myrtho de Gérard de Nerval. Laquelle est à sa place ici&amp;nbsp;? Nous sommes en Calabre, sur la mer Ionienne, près de Tarente, et non en Campanie, sur la Thyrrénienne près de Naples. David Fischer a choisi Chénier&amp;nbsp;:  «&amp;nbsp;un village qui s’ouvre à nous comme un livre d’images à partir de son seul nom, Myrto, absent des cartes et inscrit là, pour nous, comme sa signature, par quelque déesse voluptueuse de la mythologie antique. »(p.247). Quelle déesse&amp;nbsp;? Il faut se rappeler que le poème de Chénier est censé être une épitaphe, c’est-à-dire un texte écrit sur –épi—un tombeau –taphos--, le tombeau que Thétis a fait construire par ses Néréides pour y placer le corps de la jeune noyée. Le livre d’Alain Fleischer serait-il une épitaphe sur le tombeau de toutes les Myrto de l’Histoire, juives et non juives&amp;nbsp;?&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;«&amp;nbsp;Hélas chez ton amant tu n’es point ramenée.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Tu n’as point revêtu ta robe d’hyménée.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;L’or autour de tes bras n’a point serré ses nœuds.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Les doux parfums n’ont point coulé sur tes cheveux.&amp;nbsp;»&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Ces vers sont à rapprocher de&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;dans les cimetières juifs d’Italie, je cherche l’image, la photographie d’un visage de jeune femme qui sera le moule où je coulerai &lt;a href=&quot;http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/01/07/cette&quot; title=&quot;cette&quot;&gt;cette&lt;/a&gt; histoire ». Dans ce roman où nous voyons surgir les personnages au fur et à mesure qu’ils se forment dans la pensée du narrateur, il suffit de deux visites aux tombeaux des jeunes juives du cimetière hébraïque du Lido pour que ce narrateur fasse apparaître, non seulement la revenante Stella et toutes les Vera et Sara qui s’ensuivent, mais, au milieu des visiteurs bien réels de la Biennale d’Art Contemporain (César, Catherine Millet, Philippe Sollers etc..), les fantômes des jeunes juives mortes à Venise&amp;nbsp;: Lola Schiff, Carla Alsberg (p.122-123), Luna Zevi, 17 autres (p.125), auxquels s’ajoutent bientôt , page 129, les noms de 28 autres encore, parmi lesquels on trouve des noms qui proviennent des tombeaux du Lido, mais aussi directement de la littérature italienne la plus récente&amp;nbsp;: Silvia della Seta (Madame della Seta aussi est juive, roman de Rosetta Loy) ou Albertina Finzi (Le jardin des Finzi Contini, roman de Giorgio Bassani, film de Vittorio de Sica). Ces revenantes adressent au couple formé par le narrateur et sa créature toujours la même phrase&amp;nbsp;:  «&amp;nbsp;Vous êtes David et Sara Fischer, n’est-ce-pas ?… Vous me reconnaissez ?… Je suis Une Telle… ».&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Il est tentant de citer le texte même de la description des deux figures les plus détaillées de ces éternelles revenantes, celle de Calabre et celle de Bohème. L’une est brune, et l’autre blonde bien sûr….&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;«&amp;nbsp;La fille d’Elia di Leone, brune comme la nuit des temps, est une profondeur où tout s’enfonce et s’abandonnerait sans résistance à la disparition. Nous pourrions tous disparaître avec elle, nous laisser engloutir au fond d’elle, se dit David. Elle est l’Histoire d’où nous sommes nés, et celle dont nous sommes orphelins, elle est celle que nous recherchons pour retourner en elle dans l’Histoire&amp;nbsp;» (p.259).&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;A la différence de Stella d’où naît seulement l’histoire que nous lisons, de la fille d’Elia di Leone, fille de Myrto, naît l’Histoire, toute l’Histoire des hommes&amp;nbsp;:&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;«&amp;nbsp;Elle a dix-huit ans, c’est un être tout entier concentré dans une beauté si intense, si ancienne, si intemporelle, qu’elle la remplit tout entière, la contient tout entière et semble la ralentir, une perfection des traits du visage et des lignes du corps, une profondeur du regard qui emprisonnent la personnalité, la fixent, rendent la jeune fille captive de son propre prodige, limitent sa liberté de mouvement et de parole, retiennent ses expressions comme pour lui épargner cette fatigue, la privent de ce dont jouissent librement et inconsciemment les êtres imparfaits. Il y a un excès en elle, quelque chose d’étouffant, d’irrespirable, une densité trop forte et donc aussi une fragilité extrême qui contraint aux plus grandes précautions un tel être avec lui-même. Elle ne sait rien de tout cela évidemment. Dans un village perdu où le regard d’aucun homme n’est digne d’elle, elle est une réserve de beauté cachée qui surclasserait toutes les beautés à la mode sur la scène du monde, elle est une idole éclairée d’une flamme qui brûle en pure perte&amp;nbsp;: peut-être n’est-elle apparue là que parmi la lignée des effigies de la Méditerranée antique&lt;a href=&quot;http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/01/07/…&quot; title=&quot;…&quot;&gt;…&lt;/a&gt; cette fille fait rêver à la femme dont elle est née, la femme absente, disparue, le fantôme impossible auquel elle se superpose,&lt;a href=&quot;http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/01/07/…&quot; title=&quot;…&quot;&gt;…&lt;/a&gt; sans aucune déperdition, sans croisement, dans la stricte succession d’une lignée de femmes directement issues les unes des autres, sans qu’un homme quelconque y ait eu aucun rôle&amp;nbsp;: de son père, cette fille est l’épouse vierge qui lui a donné cette même fille (P. 250-251)…elle est la jeune fille assise depuis toujours, parmi la lignée des femmes assises, épouses de pharaons, madones désignées par l’ange de l’Annonciation, saintes en douleur ou en extase, reines de France ou d’Espagne, musiciennes, dentellières, fileuses ou éplucheuses de pommes de terre,… et tout cela avec le calme et l’exactitude des gestes et des mouvements qui ont été moulés et patinés par les siècles,…car il y a là des êtres intacts, des survivants, des revenants de l’Europe encore innocente du pire, et seulement responsable de son Histoire et de ses crimes ordinaires.&amp;nbsp;» (p.255). On pense évidemment à de nombreuses sculptures et peintures, de Néfertiti à Vermeer et Vélasquez. Quelle étrange pudeur pousse ici Alain Fleischer à ne pas citer, dans cette lignée éternelle des femmes assises, les jeunes filles juives dont son roman est l’épitaphe, car enfin, la fille d’Elia di Leone aussi est juive, comme dirait Rosetta Loy&amp;nbsp;?&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Nous sommes ici dans ce Sud de l’Italie que David Fischer appelle à de multiples reprises «&amp;nbsp;l’utérus maternel de l’Europe et son sexe de fille », par opposition à la Bohème qui s’est vidée de toute sa vie.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;L’autre éternelle revenante est, en effet, bohémienne. C’est la fille du géant Offro, un forestier expert en mécanique&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;On dit que cet homme a une fille si belle, si blonde, qu’elle semble une apparition lumineuse dans les ténèbres les plus épaisses&amp;nbsp;; il la cache, car le premier jeune homme des temps nouveaux qui la verrait ne manquerait pas de la lui réclamer en mariage et la lui arracherait. &lt;a href=&quot;http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/01/07/…&quot; title=&quot;…&quot;&gt;…&lt;/a&gt; Nous sommes arrêtés sous les grands arbres &lt;a href=&quot;http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/01/07/…&quot; title=&quot;…&quot;&gt;…&lt;/a&gt; et c’est alors qu’une musique se fait entendre&amp;nbsp;: chanson ancienne , dans une langue oubliée, avec une voix de jeune fille qu’accompagne un violon. Nous comprenons que, dans le silence imposé à notre histoire, un salut nous est mystérieusement apporté par des mots d’une langue disparue, cachée, camouflée sous la musique. Nous tournons nos pas dans la direction de la chanson et, dans les mots mêmes que nous reconnaissons, nous voyons, marchant devant nous parmi les hautes fougères, une jeune fille blonde. &lt;a href=&quot;http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/01/07/…&quot; title=&quot;…&quot;&gt;…&lt;/a&gt; La chanson ancienne, dans une langue oubliée, avec la voix de la jeune fille accompagnée au violon, s’est dissoute dans l’air, jolis cailloux blancs que nous avons suivis et qui nous ont sauvés mais qui, pour ne laisser aucune trace que d’autres pourraient suivre, ont disparu au fur et à mesure.&amp;nbsp;» (p.282-283).&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;On le voit, c’est à une autre sorte de lignée qu’appartient la fille d’Offro. Pour nous le montrer le narrateur crée une image terrifiante. Dans la cahute qui jouxte le cimetière caché de la forêt de Bohème, le vieil oncle qui a accueilli le narrateur et sa créature («&amp;nbsp;C’est le petit David et la petite Sara…Entrez, mes chers enfants »), leur cède son lit pour la nuit&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;puisque l’heure est arrivée de mon travail sur les tombes avant le lever du jour – regraver les noms qui s’effacent--, je vous cède ma couche, et soyez rassurés&amp;nbsp;: de tous les meubles et de tous les objets qui nous entourent, elle seule est muette, car, à force de n’accueillir que le sommeil d’un vieillard, elle a fini par perdre la mémoire et toute faculté de raconter…&amp;nbsp;» (p.277-278). Mais il se trompe. Ce lit n’est ni muet, ni oublieux car, lorsque David et Sara y font l’amour (le narrateur ne cesse, tout au long du livre, de vivre les rapports avec ses créatures féminines sur le modèle de la possession sexuelle), il se révèle être «&amp;nbsp;une épaisseur insondable de couches élastiques et immatérielles, sans texture décelable, et dont la seule superposition nous maintient dans un milieu accueillant, infiniment douillet ». (p.278). Ces couches, ce sont toutes les strates des jeunes juives mortes, jusqu’à la Shoah, qui viennent de la terre&amp;nbsp;:  «&amp;nbsp;il n’y a plus de lit, il y a, montés de sous la terre, les corps de toutes les jeunes filles qui, tous ensemble, forment cette couche idéale, ce ventre hospitalier, tel est le lit que nous a cédé le vieil homme. »(p.279). On pourrait poser, à propos de ce lit, la même question que pour le fauteuil d’Avigdor Sforno&amp;nbsp;: combien contient-il de livres de chair&amp;nbsp;?&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Il ne s’agit pas ici de la lignée sépharade des «&amp;nbsp;femmes assises », mais de celle, ashkénaze, des femmes couchées dans la mort. Sara raconte à David toutes les histoires qui montent ainsi de la terre (dont la sienne&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;ma mère, se dit David&amp;nbsp;» (p.272)&amp;nbsp;; «&amp;nbsp;mon père se dit David »(p.273). Au matin, Sara s’immergera «&amp;nbsp;dans l’eau noire et tiède du lac Chodova Plana »(p.288), et David, resté seul, repartira vers le Sud où le suivra son autre créature, Vera, pour une nouvelle immersion, celle de la fin du livre, dans cette Méditerranée où les attend une terre nouvelle, qui n’est pas encore émergée, l’île Ferdinandea, qu’on atteint par le fond de la mer… (N.B&amp;nbsp;: Cette île n’est pas le moins du monde imaginaire&amp;nbsp;: deuxième Etna en train de naître, elle existe réellement, car le thème du double se retrouve aussi dans la nature…).&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;LA BIZARRE GEOGRAPHIE D’ALAIN FLEISCHER&amp;nbsp;:
Alain Fleischer n’est pas seulement un grand romancier et un grand photographe, c’est aussi un grand géographe, car la géographie (comme la peinture), est  «&amp;nbsp;cosa mentale&amp;nbsp;» : elle n’existe que dans notre tête. Quand Shakespeare écrit dans son Conte d’Hiver&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;la scène est tantôt en Sicile, tantôt en Bohème », certains s’esclaffent en voyant qu’il fait voyager ses personnages entre Bohème et Sicile (l’ignare !) exclusivement par bateaux. Sa Bohème maritime est-elle une faute contre la géographie&amp;nbsp;? Pas pour moi. Dénier à Shakespeare le droit d’inventer une Europe où, entre Bohème et Sicile une Atlantide aurait disparu dans la mer, c’est lui dénier aussi son génie. N’est-ce pas prémonitoire&amp;nbsp;? Nous savons maintenant qu’il ne s’est pas trompé de beaucoup, et on peut l’excuser&amp;nbsp;: pouvait-il prévoir les contours exacts de l’Europe d’après la Shoah, dans laquelle l’Atlantide de la Mitteleuropa a été engloutie&amp;nbsp;? C’est cette Europe là que nous décrit Alain Fleischer, et, foi de géographe, elle existe bel et bien. Ici, il est vrai, la scène n’est pas seulement tantôt en Sicile, tantôt en Bohème&amp;nbsp;; elle est aussi tantôt en Autriche, tantôt en Italie continentale, et dans cette dernière tantôt à Venise, tantôt à Trieste. Dans cette Italie rêvée, il y a aussi, près de Tarente, un village qui s’appelle Myrto, où se développe une curieuse maladie endémique, inoculée par la tarentule , et où c’est une danse&amp;nbsp;: la tarentelle qui guérit les tarentulés. Ne fallait-il pas l’inventer ?(p.290-291). Car, avant «&amp;nbsp;Noms de pays :le pays », il y a «&amp;nbsp;Noms de pays&amp;nbsp;: le nom », c’est Proust qui le dit, autre grand géographe, celui qui, le premier, a fait de Venise une ville de pure invention. Voilà dans quelle lignée s’inscrit Alain Fleischer.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;De cette Europe là, Venise et Trieste sont, à tout seigneur tout honneur, le Prince et le portier.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Voici Venise, si peu européenne, si peu italienne, ville universelle, ville-isolat qui rassemble toute «&amp;nbsp;l’humanité survivante », «&amp;nbsp;prête à l’engloutissement définitif d’un jour à l’autre »(p.13), et, finalement, «&amp;nbsp;pure invention, pur travail de création de l’image,&lt;a href=&quot;http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/01/07/…&quot; title=&quot;…&quot;&gt;…&lt;/a&gt;  une image dans un bain d’arrêt, révélée, mais non fixée&amp;nbsp;» (p.150). Car Venise, à l’image de tous les personnages de ce roman, à l’image du roman lui-même, «&amp;nbsp;flotte entre révélation et fixation, entre la nuit d’où elle est née et le jour qu’elle ne saurait affronter, indéfiniment retenue entre deux eaux, acqua bassa, acqua alta &lt;a href=&quot;http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/01/07/…&quot; title=&quot;…&quot;&gt;…&lt;/a&gt; Venise attend, mais elle n’attend plus rien que la prolongation miraculeuse de l’attente… »(p.151). Dans cette phrase, on pourrait remplacer le nom de Venise par celui de l’Orsenna de Julien Gracq dans Le Rivage des Syrtes.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Trieste aussi est inventée («&amp;nbsp;après avoir inventé Trieste », écrit David p. 243), elle a été créée à l’image de David lui-même qui, lorsqu’il part à la recherche de l’hôtel Belvédère, le cherche «&amp;nbsp;dans moi dans Trieste », et le trouve finalement «&amp;nbsp;à un détour de moi dans Trieste ». A l’opposé de Venise, il la fait européenne, continentale&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;c’est toute l’ancienne Autriche-Hongrie qui s’est poussée jusqu’à ce bord de mer…, c’est une avancée de Vienne sur le devant de la scène des grandes civilisations méditerranéennes…, une ville de la Mitteleuropa… »(p.155). Il y voit un port qui a pour destination «&amp;nbsp;tous les ports maritimes et toutes les villes continentales d’Europe »(p.217), et, finalement,  «&amp;nbsp;la porte de Sion »(p.220), ce qui l’oppose encore à Venise qui en est le cimetière. Plus loin, Trieste prend encore plus d’ampleur, elle est «&amp;nbsp;le cœur de pierre de l’Europe »(p.225, expression qui revient ensuite de multiples fois), avec, au Nord «&amp;nbsp;l’Europe de la boue des mots&amp;nbsp;» qui est «&amp;nbsp;nuit et brouillard »(p.264), et au Sud, l’Europe de la transparence, de la limpidité des images, qui est lumière et vie, et devient, à l’extrême Sud, «&amp;nbsp;l’utérus maternel de cette Europe et son sexe de fille »(p.250, expression qui revient aussi de nombreuses fois dans le texte.). Enfin, au delà de ce que l’on pourrait appeler «&amp;nbsp;le Rivage des Syrtes », il y a l’autre monde de la boue des mots, «&amp;nbsp;le Farghestan ». On le voit, ce n’est ni une géographie innocente, ni une géographie optimiste.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Examinons de plus près ce Nord et ce Sud. Le Nord se réduit à deux territoires, l’Autriche et la Bohème. L’Autriche est présentée en des termes qui ne dépareraient pas les ouvrages de Thomas Bernhardt et d’Elfriede Jelinek («&amp;nbsp;cette vieille Autriche qui joue toujours à la petite fille, une vieille petite fille toute fripée, toute fardée, autour de son regard éteint et du trou noir de sa bouche aux dents gâtées, une vieille petite fille aussi bavarde qu’incontinente, qui n’arrête jamais de raconter son passé et de pisser dans sa culotte… »(p.266-267). Son gros problème est d’arriver à «&amp;nbsp;travestir », comme le font ses  «&amp;nbsp;crooners des alpages&amp;nbsp;» à la radio, «&amp;nbsp;une langue pour que les moniteurs de ski dont le bronzage se voudrait californien et le sourire aussi éclatant que celui d’un gouverneur de cet Etat d’Amérique puissent susurrer, la bouche tout encombrée d’une fellation faite à la langue allemande elle-même, les paroles de chansons à la gloire des édelweiss, de la fonte des neiges au printemps, des lacs et glaciers miroitants sous le soleil d’été, des pâturages à vaches, des tintements de cloches et des tresses blondes, telle est l’ultime tentative des mots pour effacer les mots, faire oublier les mots, innocenter les mots, garder sournoisement le pouvoir aux mots &lt;a href=&quot;http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/01/07/…&quot; title=&quot;…&quot;&gt;…&lt;/a&gt; pays sans images, réfugié dans les mots, la mémoire des mots, la prétendue noblesse des mots, altière et vaniteuse, un pays gavé de mots, écervelé par les mots, et qui ignore ou méprise ceux qui le sauvent encore et malgré tout par les mots. Car il y a des écrivains en Autriche… »(p.267-268).&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;«&amp;nbsp;Au milieu des Mercédès rutilantes, coffres-forts sur roues au volant desquels les conducteurs bedonnants et congestionnés s’enhardissent à la domination du monde », les personnages de Fleischer, dans leur Alfa-Romeo des années soixante «&amp;nbsp;traversent l’Autriche sans s’y arrêter ». Et c’est la Bohème, «&amp;nbsp;nuit sans images », «&amp;nbsp;boue des mots », la forêt, le cimetière caché sous la lune, le lac, le monde germanique par excellence, du Wagner à l’état pur, monde où «&amp;nbsp;le petit David et la petite Sara&amp;nbsp;» viennent chercher leurs racines, p.274, et où, seul dans une cahute, les attend l’éternel dernier survivant, mais en dehors de lui, «&amp;nbsp;il n’y a plus rien, plus personne, aucune famille pour les attendre… »(p.269). Cette Bohème est la métaphore de la Mitteleuropa aujourd’hui disparue, incarnée jadis à la fois par ses deux figures emblématiques, celle de l’Allemand vivant hors d’Allemagne, et celle du Juif Ashkénaze, et ses deux langues vernaculaires qui ne connaissaient pas de frontières&amp;nbsp;: d’une part l’allemand (langue de culture des non-allemands, en particulier des juifs), d’autre part le Yiddish. Ces quatre piliers de la Mitteleuropa ont été emportés dans la Shoah et le naufrage de «&amp;nbsp;l’espace vital&amp;nbsp;» hitlérien. Il n’en reste rien, sinon cette «&amp;nbsp;boue des mots&amp;nbsp;» qui recouvre tout, et, montant de la terre, les chansons Yiddish qu’entendent David et Sara.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;La géographie bizarre d’Alain Fleischer ne laisse d’espoir qu’au Sud, là où finit l’Europe, sur un rivage oublié des stratèges de la mondialisation, «&amp;nbsp;un bout du monde, une fin de l’Histoire…., là où l’Histoire s’est arrêtée depuis des siècles »…(p.290), «&amp;nbsp;à la fin de la géographie, au bord de l’Histoire »(p.303), et, au delà, dans cette île Ferdinandea qui est entrain de surgir de la Méditerranée, «&amp;nbsp;un territoire vierge, pure géographie qui se refuse à l’Histoire »(p.310), «&amp;nbsp;espoir d’une géographie nouvelle à la surface de l’Histoire »(p.313), «&amp;nbsp;géographie vierge de l’Histoire,…géographie qui permettrait de réécrire l’Histoire »(p.320).&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;On remarque qu’aux deux bouts de l’Europe de Fischer, il y a deux cimetières (le cimetière hébraïque caché de la forêt de Bohème que garde un Avigdor Sforno, et le cimetière de voitures que garde un autre Avigdor Sforno), où le roman a deux «&amp;nbsp;pannes&amp;nbsp;» que le narrateur doit surmonter pour nous amener aux deux immersions dans lesquelles finalement il –le roman de David – il sombre. Tout ceci nous mène à la pointe d’un cap au Sud de la Sicile et à un point qui n’est pas encore apparu à la surface de la Méditerranée. C’est peu pour une fin de l’Histoire et une fin de la géographie. Lorsque David reçoit la nouvelle que l’origine de la panne a été trouvée, et qu’il n’a plus qu’à aller chercher la pièce de rechange au cimetière des voitures, il est «&amp;nbsp;presque déçu&amp;nbsp;» dit le texte&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;Une dépression se dessine, un de ces accès de mélancolie qui envahissent l’être d’un vide singulier, indescriptible, entre deux vides, avant la fin du jour, avant le début de la nuit. Avec l’annonce de l’identification de la panne et de la réparation prochaine, David est envahi du sentiment d’un échec sans remède &lt;a href=&quot;http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/01/07/…&quot; title=&quot;…&quot;&gt;…&lt;/a&gt;. La réalité du monde, en ce lieu précis où son destin refuse d’échouer, échappe à David, glisse entre ses doigts »(p.290). Il songe à «&amp;nbsp;l’auteur des Liaisons dangereuses, Choderlos de Laclos, mort à quelques kilomètres de là, qui ne voyait en lui-même qu’un écrivain raté conduit à reprendre du service dans l’armée de Bonaparte&amp;nbsp;» … et il conclut ainsi&amp;nbsp;:  «&amp;nbsp;Ai-je moi aussi à reconnaître mon échec…, à m’enrôler comme mercenaire au service de quelque légion&amp;nbsp;? »(p.291).&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Cet échec est-il seulement celui du roman qu’essaie d’écrire David&amp;nbsp;? N’est-ce pas celui de toute l’Europe, de toute son Histoire, de toute sa géographie&amp;nbsp;? C’est ici que le «&amp;nbsp;je&amp;nbsp;» d’Alain Fleischer entre en scène.
LE  «&amp;nbsp;JE&amp;nbsp;» D’ALAIN FLEISCHER
Jusqu’ici, la personne qui disait «&amp;nbsp;je&amp;nbsp;» dans le roman était David Fischer. A la page 290, apparaît pour la première fois un autre «&amp;nbsp;je&amp;nbsp;» : «&amp;nbsp;David est presque déçu, je le sens comme ça ». C’est Alain Fleischer qui perçoit que le roman est dans l’impasse, que, pour le narrateur, le cœur n’y est plus. C’est la panne. Mais cette fois, David refuse de «&amp;nbsp;réparer », il ne remplacera pas la pièce défaillante, au contraire, il abandonnera la voiture de remplacement sur la plage, moteur allumé, dans l’attente d’une autre panne, l’inéluctable panne sèche. Et ce sera l’immersion finale dans le rêve d’une marche au fond de la mer et de la remontée vers une île à naître «&amp;nbsp;dont nous serons les premiers occupants, les indigènes, les natifs, le premier couple, au moment où il n’y aura, sur cette nouvelle terre, assez de place que pour un homme et une femme allongés nus l’un contre l’autre. »(p.318). Cet homme et cette femme sont, nous le savons, le narrateur et son personnage. Mais, «&amp;nbsp;je ne suis pas parvenu à faire revivre Stella, se dit David, je n’ai pas réussi à écrire le roman… »(p.319). Et voici que le «&amp;nbsp;je&amp;nbsp;» d’Alain Fleischer vient de nouveau à l’aide de celui de David, dans une phrase où l’on passe adroitement de l’un à l’autre&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;Je pourrais tenter d’écrire, de recopier les brouillons de mes notes, de mes impressions, de mes pensées, se dit David, dans sa rêverie d’un roman qui plongerait dans l’épaisseur des mots et s’y enfoncerait mais pour la traverser, et, de l’autre coté, sur un autre rivage, remonter à la surface d’une pure image, il lui faudrait tout reprendre depuis le début, m’avoue-t-il, tout recommencer, et je ne sais comment le distraire, comment le tromper de son désarroi… »(dernière page, dans laquelle il n’y a plus qu’un «&amp;nbsp;je&amp;nbsp;» : celui d’Alain Fleischer).&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Ainsi, c’est à la dernière page de ce livre né à Venise, plus exactement mort-né à Venise, qu’Alain Fleischer franchit le pas de prononcer enfin ce mot si simple «&amp;nbsp;je ». Pour expliquer cette tardive entrée en «&amp;nbsp;je », il faut entrer nous-même dans son «&amp;nbsp;je », dans son jeu.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;-Le «&amp;nbsp;je&amp;nbsp;» :&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;On se rappelle d’abord vaguement, comme sans y penser, puis bientôt crûment, comme une fulgurance, qu’en allemand le mot «&amp;nbsp;chair&amp;nbsp;» se dit «&amp;nbsp;Fleisch », le mot «&amp;nbsp;boucher&amp;nbsp;» «&amp;nbsp;Fleischer&amp;nbsp;» ( celui qui prélève les livres de chair, autant dire Shylock), et on se dit qu’il doit être difficile pour certains, pour ceux qui portent ce nom là, d’écrire certains livres, celui-ci par exemple, car, pour les écrire, il faut s’extraire de la boue des mots, des mots allemands, boue inscrite dans leur nom, leur collant à la peau, mots allemands tatoués à même cette peau, comme des numéros-matricules, cette peau-parchemin sur laquelle aucun palimpseste ne pourra jamais être écrit, dans aucune langue, pas seulement dans celle de Goethe, pas seulement dans celle de Shakespeare, pas seulement dans la notre, mais dans toutes, parce que pour eux, dans toutes les langues du monde, se posera toujours désormais ce problème&amp;nbsp;: comment dire «&amp;nbsp;je&amp;nbsp;» après cela&amp;nbsp;? Comment écrire «&amp;nbsp;je&amp;nbsp;» après cela&amp;nbsp;? , sinon comme en catimini, en douce, l’air de rien, à la dernière page d’un livre qu’on n’a pas pu écrire soi-même, dont on a sous-traité l’écriture à un nègre peut-être. Qui dit «&amp;nbsp;je&amp;nbsp;» en nous&amp;nbsp;? demande Claude Arnaud (prix Femina Essai 2006).&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;-Le «&amp;nbsp;jeu&amp;nbsp;» :&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;On entrera ici dans un autre jeu, le jeu de mots, le jeu sur les mots. David Fischer (puisque David Fischer il y a) «&amp;nbsp;n’a pas réussi à écrire le roman&amp;nbsp;» parce qu’il n’a pas pu l’extraire de la boue des mots, des mots allemands, des mots de la Shoah. Certes. Mais si on lit attentivement le texte, on s’aperçoit que ce n’est pas exactement cela. Ce n’est pas la panne dans la boue des mots allemands qui arrête David, c’est au contraire l’autre panne, celle qui se produit au plus loin des mots allemands, dans la lumière des images du Sud. Le roman n’est pas impossible à extraire de la boue des mots allemands, il est impossible à extraire de la boue des mots tout court. Car à l’origine, il y a le mot. Qu’est-ce qu’un roman sinon des mots&amp;nbsp;? Et qu’est-ce qu’un «&amp;nbsp;roman de l’origine&amp;nbsp;» (puisque c’est là le projet de David Fischer), sinon des mots&amp;nbsp;? C’est cela que refuse David Fischer pour qui, «&amp;nbsp;il n’y a d’issue possible au roman que dans la mort des mots par étouffement, par privation d’air, noyade des mots dans l’image », autant dire par IMMERSION dans les images. Alors, puisque David Fischer a fini par échouer, Alain Fleischer se lance à son tour dans la tentative, et, en bas de la dernière page, il commence enfin le roman, le livre d’images. Mais il n’arrivera à en écrire qu’un post-scriptum d’une vingtaine de lignes&amp;nbsp;: une image juste, juste une image, à la Godard, celle de deux poissons qui se poursuivent, Avigdor Sforno et Shakespeare. Pourquoi Shakespeare&amp;nbsp;? La boue des mots a-t-elle commencé avec Le Marchand de Venise&amp;nbsp;? On sait bien que les juifs n’ont pas eu à attendre Shakespeare pour être traînés dans la boue des mots&amp;nbsp;; pour eux, cela avait commencé bien des siècles plus tôt. Mais après Shakespeare la question est celle-ci&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;Y a-t-il un corps, une chair &lt;a href=&quot;http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/01/07/…un mot ?&quot; title=&quot;…un mot ?&quot;&gt;…un mot ?&lt;/a&gt; qui ne soit pas à la merci de l’histoire de la livre de chair&amp;nbsp;? »(p.320). Car la force de la charge contenue dans la livre de chair est à la fois celle d’un mot et d’une image. L’époque de Shakespeare est la dernière à avoir manié indistinctement les mots et les images&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;à son époque, les images et les mots sont une même matière, et alors il y a la beauté de cette indistinction »(p.136). Rappelons que Shakespeare a un contemporain qui savait écrire des romans avec des mots et des images&amp;nbsp;: Cervantès. Depuis lors, on attend toujours celui ou celle qui saura re-créer des mots-images, retrouver sous les mots, les images, comme Herculanum sous sa coulée de boue. Pour un David Fischer, le roman de l’origine se doit d’être, en quelque sorte, «&amp;nbsp;un livre d’image où les mots ont disparu »(p.232). Mais c’est impossible. Peut-être Alain Fleischer veut-il nous dire que tenter d’écrire avec des mots sans boue est un leurre, que vouloir écrire un livre d’images où les mots auraient disparu est une gageure&amp;nbsp;? Qui égalera jamais la livre de chair&amp;nbsp;?&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;IMMERSION est écrit avec des mots, rien que des mots. Ce n’est donc pas David Fischer qui l’a écrit, lui qui voulait faire un livre d’images, rien d’autre. David Fischer, créateur d’images qui ne le quittent jamais, et avec lesquelles il croyait pouvoir faire un roman, a donc échoué. Son roman, nous ne le lirons jamais. Ce que nous lisons ici, c’est autre chose&amp;nbsp;: c’est le roman du roman qui se refusait aux mots . C’est peut-être la première fois que ce sujet est traité, et c’est en ce sens que l’on peut le considérer comme un roman de l’origine.&lt;/p&gt;</description>
    
    
    
          <comments>http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/01/07/IMMERSION-Alain-Fleischer.-Edition-Gallimard#comment-form</comments>
      <wfw:comment>http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?post/2011/01/07/IMMERSION-Alain-Fleischer.-Edition-Gallimard#comment-form</wfw:comment>
      <wfw:commentRss>http://www.lire-ensemble.fr/dotclear/index.php?feed/atom/comments/34</wfw:commentRss>
      </item>
    
</channel>
</rss>